—Pourquoi?

—Parce que j’ai soupé.

—Et où cela, bon Dieu?

—Je vous le dirai tout à l’heure. Mais où faut-il passer? Il fait noir dans ce corridor...

—Prenez ma main et ne craignez rien. Toujours devant vous... prenez garde à ce pas... très-bien!... nous y sommes...

Gaston, malgré l’obscurité, reconnut qu’il se trouvait dans une pièce assez vaste, au fond de laquelle on apercevait une lueur rougeâtre et voilée, celle du foyer dont on avait couvert les tisons.

—Attendez, reprit l’oncle Joseph; avant tout il faut y voir.

Et il s’approcha de l’âtre, y prit une bûche et souffla dessus. La bûche pétilla soudain, et à la vague clarté des étincelles qui s’en échappèrent, il put mettre la main sur une de ces lampes de campagne qui ont la forme d’un tricorne, que les paysans appellent kalen et qu’on suspend habituellement sous le manteau de la cheminée.

Le kalen allumé, Gaston examina son oncle. A part son bizarre costume, M. le baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur de la Châtaigneraie, était un beau vieillard dont l’énergique visage avait un cachet de sombre dignité et respirait un mélange bizarre de dureté et de bonhomie. L’oncle Joseph résumait assez bien ce type étrange, et presque effacé aujourd’hui, du paysan gentilhomme, personnage moitié laboureur, moitié guerrier, qui tenait alternativement le soc de charrue du laboureur, le couteau de chasse du veneur, et se rendait aux foires des environs, les fontes de sa selle garnies de pistolets et un fusil à double coup fixé à l’arçon par un talon de cuir. Après avoir d’un coup d’œil envisagé le baron, le jeune homme promena un regard rapide autour de lui.

La pièce où il se trouvait était la cuisine du manoir. Les murs en étaient noircis; de vieux bahuts, des escabeaux grossiers en composaient tout l’ameublement; mais il y avait sous le manteau de l’âtre un grand fauteuil de vieux chêne sculpté garni en cuir de Cordoue et clous de cuivre, et au-dessus du manteau un assez beau trophée d’armes à feu et de vieilles épées, au-dessus duquel encore on apercevait l’écusson des Vieux-Loup, parfaitement conservé, et le rapprochement de ces armes soutenant les armoiries des anciens barons semblait dire que tout paysans qu’ils étaient, les fils des preux étaient résolus à maintenir par la force leurs titres de noblesse.