Le père Kervan, pour ne point se retourner, éleva ses avirons au-dessus de sa tête et les tendit en arrière à Baptiste, qui s’en empara.

Mais tout aussitôt le pêcheur poussa un cri étouffé et roula au fond de la barque; d’un coup d’aviron sur le haut de la tête, Baptiste l’avait assommé.

Alors, sans perdre de temps, le laquais saisit à bras-le-corps le pêcheur évanoui, et le lança à la mer, où il disparut, sous une vague.

—Voilà, dit-il, un gaillard qui ne livrera point mon secret, j’imagine. A nous deux, maintenant, monsieur le chevalier.

Et Baptiste se pencha sur le tonneau, et plaça ses lèvres à la hauteur du trou par où le chevalier pouvait respirer.

—Mon doux seigneur, lui dit-il avec un accent de féroce raillerie, vous aviez la main leste autrefois, et vous m’avez bâtonné en mainte occurrence. Je crois même que vous y preniez un certain plaisir, parce que j’avais l’insolence de vous ressembler, moi, votre laquais! Eh bien, voyez cependant combien cette ressemblance va me servir; il y a dix ans que vous n’avez mis les pieds en Morvan, nous arrivons des Indes tous deux, nul ne vous a vu en France, nul ne pourra juger, à l’étranger, que je ne suis pas le chevalier de Lancy; comprenez-vous?

Je vais rejoindre les émigrés... Oh! soyez tranquille, mon doux seigneur, j’ai de l’usage et une certaine bravoure, je porterai bien votre nom; je me battrai en gentilhomme. Et lorsque la bourrasque aura passé, quand nous reviendrons en France, nous tous les fidèles du roi, votre vieux père le marquis et votre frère le comte me recevront à bras ouverts dans leur manoir morvandiau de la Fauconnière.

Je deviendrai le héros de votre famille, monseigneur; je partagerai votre haine héréditaire pour les barons de Vieux-Loup, vos voisins, et pas plus que vous ne l’auriez souffert, je ne les laisserai point chasser sur mes terres.

Adieu donc, chevalier, mon doux maître, il faut nous quitter, c’est indispensable, car il ne peut y avoir maintenant deux chevaliers de Lancy. Mais avouez que votre laquais Baptiste est un garçon qui ne manque nullement de procédés délicats; je vous ai réservé, à vous, enseigne de corvette, des funérailles de marin.

Un éclat de rire acheva la phrase du scélérat, puis il lança le tonneau par-dessus le bordage, et le vrai chevalier de Lancy s’en alla sur le dos des lames rejoindre le cadavre de Kervan le pêcheur...