Cette femme, dont la voix était si douce et persuasive comme une voix d’enfant, devait avoir un charme d’attraction bien puissant, car don Paëz se laissa entraîner sans résistance à travers plusieurs salles non moins splendides que celles qu’il avait parcourues déjà, toutes jonchées de fleurs, d’arbustes rares, de statues de marbre ou de bronze d’un merveilleux travail, ayant çà et là des trophées d’armes admirables de trempe et de ciselure, des divans aux riches étoffes, des dressoirs sur lesquels s’étalaient pêle-mêle des coupes d’or aux fines sculptures, des aiguières travaillées à jour,—richesses sans prix qui sortaient alors du burin des orfèvres arabes, les plus habiles de l’univers.
Mais don Paëz était fasciné, et il vit à peine tout cela.
La princesse s’arrêta enfin à un petit boudoir dont elle ferma la porte sur elle, après que notre héros fut entré.
Ce boudoir était une merveille: le luxe oriental et le luxe européen s’y donnaient la main avec un goût exquis. Des trésors d’élégance y étaient accumulés. C’était un paradis de Mahomet en miniature, créé tout exprès pour une femme, et qu’une femme seule pouvait habiter.
Là, bien plus qu’ailleurs encore, il y avait des fleurs, des parfums et des fruits; le paysage qu’on apercevait des croisées était plus riche, plus fertile, plus coquettement capricieux que tout ce que dont Paëz avait déjà vu pendant son repas.
Le lac murmurait en bas, la brise entrait et agitait vaguement le feuillage des citronniers; deux belles colombes d’une éblouissante blancheur, réveillées par l’arrivée de leur maîtresse qui tenait un flambeau à la main, allongèrent leur cou gracieux et se becquetèrent en roucoulant.
Autour de don Paëz, à cette heure, tout parlait d’amour et de poésie, tout l’éloignait des arides calculs de l’ambition.
La princesse fit asseoir le colonel des gardes sur une ottomane placée auprès de la croisée, et se mit près de lui: elle prit dans ses blanches mains ses mains nerveuses et aristocratiques, fixa sur lui son grand œil noir, et, de cette voix de sirène qui avait le privilége de l’émouvoir et de le troubler au degré suprême, elle psalmodia, plutôt qu’elle ne prononça, les paroles suivantes:
—Tu n’as donc jamais aimé, don Paëz? Jamais deux yeux de femme n’ont-ils rencontré tes yeux; jamais deux lèvres roses n’ont-elles rencontré les tiennes; jamais cœur effaré et timide n’a donc battu précipitamment sur le tien? Vous êtes donc insensible et froid comme le marbre où nous sculptons nos statues ô mon beau cavalier au large front et à la lèvre dédaigneuse, usé et sceptique déjà comme cette vieille horloge qui respire auprès de nous et qui ne ralentirait ni ne presserait une seule de ses pulsations, même, si la destinée du monde dépendait d’une seconde?—Tu marches donc, impie! solitaire et le front haut, le sourire de l’orgueil aux lèvres et le vide du désespoir au cœur, sur le sable brûlant de la vie, sans jeter un regard d’envie à ces voyageurs moins pressés et plus sages qui s’arrêtent une heure au bord d’une fontaine, à l’ombre d’un sycomore et s’y reposent aussi longtemps que le sycomore a d’ombre et la fontaine d’eau jaillissante et fraîche? Où vas-tu donc, ô marcheur infatigable, sans te préoccuper des fleurs et des cœurs que tu foules sous ton pied d’airain, des parfums que tu dédaignes, des brises qui passent près de toi murmurantes et rafraîchies et auxquelles il te serait si facile d’exposer quelques minutes ton front brûlant.
—Tiens, don Paëz, écoute ce lac qui nous berce d’une chanson sans fin, ce vent qui bruit dans le feuillage; regarde ces coteaux verts, ces prairies en fleurs sur lesquels la lune épand ses sourires, aspire les parfums qui nous montent sur l’aile des brises, de ces jardins aux dédales sans nombre, aux bosquets ombreux et discrets qui ne révèlent rien des mystères qu’on leur confie... Et puis, don Paëz, réfléchis et demande-toi si l’homme qui vivrait ici, sa main dans ma main, ayant pour talisman mon sourire, pour étoile mon regard, pour éternelle occupation mon amour...