—Oui, madame.
Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des une vague ressemblance avec Jenny l'Irlandaise. Et puis, cette femme qui fascinait les hommes, était non moins habile à séduire les enfants. Ralph se laissa embrasser et il dit naïvement à la Sirène:—Oh! vous êtes bien belle, madame.
—M'aimes-tu déjà? fit-elle.
—Oui, madame.
Elle l'embrassa de nouveau, tandis que l'amoureux major la contemplait avec extase et lui baisait respectueusement la main. Il était onze heures, le moment du déjeuner. L'enfant qu'elle plaça à côté d'elle fut ébloui par ce luxe de cristaux et de vaisselle plate qui régnait sur la table. Des vins jaunes comme de l'ambre miroitaient dans des carafons taillés à facettes; des fruits de toute beauté emplissaient des corbeilles de porcelaine de Sèvres, pâte tendre; des mets exquis et jusque-là inconnus à Ralph fumaient dans des plats d'argent et répandaient des parfums acres et pénétrants. Le major, qui sortait à peine d'une première ivresse, fut bientôt retombé dans une seconde. Les vins étaient capiteux et lui montaient à la tête, comme le sourire de la Sirène et les dernières fumées du hatchich. Quant à l'enfant, la Sirène lui versait du bordeau qu'elle additionnait d'eau. C'était là encore une recommandation de miss Ellen qui avait pensé que, si l'enfant se laissait dépouiller de bonne grâce de son costume, il était inutile de le griser.
Avant la fin du repas, le major s'endormit. L'abrutissement avait repris tout son empire. Depuis qu'il était à Christ' Hospital, Ralph, qui sortait tous les huit jours, avait pris goût à ces promenades que ses prétendus parents lui faisaient faire en voiture dans Hyde Park et dans Zoological Gardens. De secrets instincts aristocratiques et dominateurs se développaient en lui, à la vue de ces beaux équipages, de ces fringants cavaliers qui emplissent les jardins publics, par les belles après midi. Aussi, en voyant le major fermer les yeux, le pauvre enfant dit-il d'une voix désolée:—Je n'irai donc pas à Hyde Park aujourd'hui?
—Je t'y mènerai, moi, mon petit ami, lui dit la Sirène.
—Vous, madame?
—Oui, mon enfant. Tiens, regarde par la croisée, vois-tu la voiture toute prête? En effet, Ralph, qui était néanmoins un peu étourdi, s'était approché de la croisée, et il put voir dans la cour un joli landeau découvert, attelé de deux magnifiques chevaux qu'un cocher poudré et vêtu d'une livrée bleue et blanche à gros boutons d'or, tenait en mains.—Oh! la belle voiture! dit-il naïvement. La Sirène sonna. Une femme de chambre presqu'aussi jolie qu'elle, entra alors et vint étaler sur un canapé, entre les deux croisées, un petit chapeau gris à plumes de coq de bruyères, un pantalon bouffant et serré au genou couleur bleu de ciel et une charmante veste de velours cerise à brandebourgs noirs.—Qu'est-ce que cela, madame? dit l'enfant en regardant ces objets.
—Mon petit ami, répondit la Sirène, c'est pour toi. Je veux que tu sois, à Hyde Park, le plus joli et le plus mignon des jeunes gentlemen qui jouent à la balle au bord de la Serpentine. N'est-ce pas que ces habits-là sont plus beaux que cette vilaine souquenille qui te fait ressembler à un enfant de choeur?—Oh oui, madame, dit Ralph avec un soupir, mais je ne veux pas quitter ma soutane. Maman me l'a défendu.