—Mais vous voulez donc me faire quitter Londres? demanda Jenny avec un redoublement d'inquiétude. Et mon fils? il faut donc que j'abandonne mon fils?
—Mais non, dit Shoking, ton fils va venir ici et il partira avec nous. L'homme gris me l'a promis et quand il promet, il tient.
—Oh! dit Jenny en joignant les mains, que m'importe alors, si mon enfant est avec moi? Il y avait à bord un capitaine et des matelots, tous aussi noirs que Shoking. Un pavillon de fantaisie flottait au grand mât, et le bateau portait à la proue ce mot en lettres d'or. Santa-Fé.—J'ai donné un de mes noms à mon navire, dit Shoking.
—Il est donc à vous, demanda l'Irlandaise.
—Oui, ou plutôt à la république, dont je suis ambassadeur. Tu ne vois donc pas comme on me salue. En effet, le capitaine s'était approché de Shoking et l'accablait de salamalecs en l'appelant excellence.—Viens, dit Shoking à Jenny, je vais te conduire dans ta cabine. Comme ils se dirigeaient vers le grand panneau pour descendre à l'intérieur du navire, un homme montait sur le pont. Cet homme, c'était John Colden, le condamné à mort, le libérateur de Ralph, celui que la police de Londres et les roughs, alléchés par une forte prime, recherchaient inutilement depuis un mois.—Vous aussi, dit l'Irlandaise, vous êtes ici?
—Oui, répondit John, et ce soir, nous serons à l'abri des colères et des rancunes de la libre Angleterre.—Mais où allons-nous?—Je ne sais pas, dit John. Jenny répéta la question en regardant Shoking. Mais Shoking répliqua:—Je ne le sais pas plus que vous. Mes instructions sont cachetées et je ne dois les ouvrir qu'en pleine mer. En attendant, le capitaine a ordre de descendre la Tamise, comme si nous allions en Hollande.
Jenny attendit environ quatre heures, livrée aux plus vives angoisses. Malgré l'assurance de Shoking, malgré sa foi dans l'homme gris, elle tremblait qu'il ne fût arrivé malheur à son fils.
Mais tout à coup, on vit apparaître sur le bord de la rivière un cab à quatre roues dont les stores étaient baissés.—C'est lui, ce ne peut être que lui, dit Shoking. Et l'Irlandaise eut un violent battement de coeur, mais elle espéra...
XVIII
L'Irlandaise attachait un regard avide sur cette voiture qui s'arrêtait à bord de quai. Tout à coup elle jeta un cri de joie. Un homme venait d'en sortir, et cet homme tenait un enfant par la main. Bien qu'il n'eût plus son costume d'écolier de Christ's Hospital, la pauvre mère l'avait reconnu sur-le-champ et malgré la distance. C'était Ralph! Ralph, encore vêtu comme à Hyde Park où l'avait conduit la Sirène. Mais quel était cet homme à cheveux blancs et qui avait l'air d'un vieillard? Le marquis don Cristoforo, c'est-à-dire le bon Shoking, se pencha à l'oreille de l'Irlandaise haletante et lui dit:—C'est lui. Lui! c'est-à-dire l'homme gris, l'être bizarre et puissant qui pouvait noircir les uns et vieillir les autres à son gré. En même temps, Shoking fit un signe au capitaine, qui donna l'ordre de remettre à l'eau le canot. Ce fut l'affaire de quelques minutes; mais ces quelques minutes durèrent un siècle pour l'Irlandaise. Enfin le canot revint et l'homme gris monta à bord avec l'enfant. Durant le trajet qu'ils avaient fait en voiture, le maître avait fait avaler à l'enfant quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon qu'il avait tiré de sa poche. Ce breuvage avait détruit l'effet de celui que lui avait donné la Sirène. La mémoire était revenue à Ralph, et c'était avec un étonnement profond qu'il s'était vu avec un homme qu'il ne connaissait pas.