L'homme gris but son grog à petits coups; puis il se mit à promener son regard investigateur et calme autour de lui. La taverne, nous l'avons dit, était à peu près déserte. Pourtant, un homme enveloppé dans un large carrik, et la tête couverte d'un chapeau ciré, était assis auprès du comptoir et causait, en buvant une pinte d'ale avec le land lord.—Oui, mon cher, disait cet homme, qui n'était autre qu'un cabman, c'est un triste métier que le nôtre par les brouillards de l'hiver. Me voici à rien faire pour toute la nuit, et je ne peux même pas ramener ma voiture au loueur à qui, cependant, il faudra que je paye une demi-guinée pour la journée et une couronne pour la nuit, prix de location du cab et du cheval.
—Bah! répondait le land lord, quelquefois, vers minuit, le brouillard s'éclaircit et on y voit à se conduire. Nous autres, oui, dit le cabman, mais cela ne donne pas confiance à la pratique, qui préfère rentrer chez elle à pied, en se faisant accompagner par un policeman ou un watchman, plutôt que de s'exposer à un accident. Pendant ce temps, la location court, le cheval mange, et il n'y a pas de pain à la maison, et j'ai une femme et quatre enfants. L'homme gris ne perdait pas un mot de ce que disait le pauvre diable.—Hé! cabman! lui dit-il en lui faisant un petit signe. Le cabman s'approcha.—Veux-tu boire un grog, poursuivit l'homme gris et causer un brin? J'ai dans l'idée que tu ne t'en repentiras pas. L'homme gris avait l'air d'un parfait gentleman. Son invitation flatta le cocher, qui s'empressa d'accepter et porta sa pinte à moitié vide sur la table devant laquelle était assis son amphitryon de hasard. Sur un signe de l'homme gris, le land lord apporta deux grogs, et alors le premier, baissant la vois, dit au cabman:—Tu n'es donc pas content?
—Comment voulez-vous que je sois content? répondit le pauvre cocher; il faudra que je paye demain matin dix-huit schillings à mon loueur, et je n'ai pas fait deux couronnes de recette aujourd'hui?
—Je vais te proposer un marché, et je crois que ce marché sera pour toi une bonne affaire, reprit l'homme gris.
—De quoi s'agit-il? fit le cabman en ouvrant de grands yeux avides.
—Voici d'abord une livre, dit l'homme gris. Et il mit un souverain d'or dans la main du cocher stupéfait. Puis il continua:—Tel que tu me vois, j'ai fait un pari. Le pari est la chose la plus commune en Angleterre. On parie sur tout, à propos de tout, depuis le turf d'Epsom jusqu'aux caves mystérieuses où ont lieu les combats de coqs. Un Anglais, rough ou gentleman, qui ne parie pas, n'est pas un Anglais. Le cabman attendit donc avec calme que l'homme gris s'expliquât. Celui-ci reprit:—J'ai parié de me déguiser en cabman et de conduire une voiture jusqu'à Hampsteadt, sans me tromper une seule fois dans mon chemin, malgré le brouillard.—C'est impossible, dit le cabman.
—Si c'est impossible, je perdrai mon pari, dit l'homme gris avec un flegme tout britannique. Mais voici ce que je te propose. Je vais déposer ici, entre les mains du land lord une somme de cent livres, comme caution de ta voiture et de ton cheval. Où sont-ils?—Dans la cour, sous un hangar. J'ai débridé le cheval, et il tire un brin de paille.—Bon, je continue. En même temps, je te donnerai dix livres pour toi, et j'emmènerais ton cab, et tu me donneras ton carrik, et ton chapeau ciré.—Tope! dit le cabman, cela me va.
En ce moment, la porte de la taverne s'ouvrit, et M. Bardel entra. Il vint droit à l'homme gris, et, se servant de cet idiome irlandais que les Anglais ne comprennent pas:—Le révérend est toujours à Bath square, dit-il, et il est rayonnant depuis que je lui ai remis le billet. Mais il veut s'en aller; il a dit au gouverneur qu'il reviendrait demain matin, mais qu'il lui fallait absolument rentrer chez lui, dans Elgin Crescent, car il a laissé une personne toute seule dans sa maison.
—Et il a demandé un cab, n'est-ce pas?—Oui, et je suis sorti pour lui en chercher un, mais je doute que j'en puisse trouver.—Vous vous trompez, mon cher Bardel, dit l'homme gris.
Le cabman, qui n'entendait pas un mot de cette conversation, attendait avec une certaine anxiété la réalisation des promesses mirifiques du gentleman. Alors l'homme gris tira de sa poche un portefeuille, et de ce portefeuille une liasse de banknotes; puis il appela le landlord.—Master, lui dit-il, si demain à midi, je ne suis pas revenu ici avec la voiture et le cheval de ce brave homme, vous lui remettrez cet argent. Le land lord, qui avait assisté au marché, ne témoigna aucun étonnement. Il prit les banknotes et les serra dans le tiroir de son comptoir. Il n'y avait que M. Bardel qui ouvrait de grands yeux.—Viens me mettre en possession de ta voiture, ajouta l'homme gris, qui donna au cabman dix souverains d'or. Cachez-vous, M. Bardel. Et tous trois sortirent par une porte qui était dans le fond de la taverne et qui ouvrait sur la cour.