Alors l'homme gris tira sa montre, une montre à répétition, et la fit sonner. Il était dix heures moins le quart. Or l'homme gris avait fait ce calcul: Le steamer le Santa-Fé était parti à trois heures de l'après-midi. Il avait dû mettre, en chauffant à toute vapeur, quatre heures pour sortir de la Tamise, prendre la mer et doubler le cap de Douvres. Il avait dû rencontrer, une heure plus tard, le bateau-poste de Calais, et Shoking avait dû passer à bord de ce dernier. Il était donc probable que le faux nègre ramené à Douvres vers neuf heures du soir, y prendrait aussitôt le train de Londres. L'homme gris ne désespérait donc pas de le revoir cette nuit-là même.

La barque remonta la Tamise et vint accoster le ponton d'embarcation qui est auprès du pont sur lequel passe le South Easter railway, c'est-à-dire le chemin de fer du Sud-Est. L'homme gris enjoignit à son batelier de descendre dans une taverne, d'y acheter du pain, du jambon et un pot de bière, et de porter le tout à Harris. Puis il sauta sur le ponton, gagna la rive gauche et monta, par une ruelle, à Cannons-street. Le train qui part de Douvres à neuf heures quarante arrive à Londres à onze heures. L'homme gris avait donc une heure à attendre. Mais les gares anglaises ne sont point fermées au public comme en France. On y entre librement, et plus d'un pauvre diable qui ne sait où passer la nuit y trouve l'hospitalité sur les banquettes d'une salle d'attente.

L'homme gris entra donc dans la gare, s'enveloppa dans son manteau et attendit, couché sur un banc. A onze heures moins six minutes le train fut signalé et toucha à London-Bridge, de l'autre côté de la Tamise. A onze heures précises, il entra dans la gare de Cannons-street. Shoking en descendit. Comme il sortait, entraîné par la foule, l'homme gris lui frappa sur l'épaule:—Je t'attendais, dit-il, laissons passer tout ce monde, nous avons le temps.

Quand les voyageurs les plus pressés furent hors de la gare et que la foule commença à s'éclaircir, l'homme gris dit à Shoking:—Où as-tu rencontré le bateau-poste?—A moitié chemin de Calais.—As-tu remis des instructions au capitaine du Santa-Fé?—Oui, maître.

—Alors me voilà tranquille sur le sort de Jenny, de son enfant et de John Colden. Passons à mistress Fanoche, maintenant.—Ah! oui, dit Shoking, qu'allons-nous donc en faire?—En vertu d'un ordre du lord chief justice que voilà. Et l'homme gris tira de sa poche le portefeuille du révérend Peters Town, l'ouvrit et y prit le papier dont il parlait et qui portait le sceau de la justice anglaise.

—Seulement, dit-il, j'ai besoin de faire un peu de toilette: as-tu faim?—Je n'ai pas dîné, dit Shoking. Ils sortirent de la gare et l'homme gris lui montra une taverne en lui disant:—Attends-moi là, mange un morceau, ne te grise pas surtout, je reviens dans une demi-heure.—Mais où allez-vous, maître?—Tu sais que j'ai un logis dans chaque quartier: j'ai une chambre à deux pas d'ici, auprès de Saint-Paul.

Et l'homme gris laissa Shoking à la porte de la taverne. Celui-ci se fit servir de la bière brune, une tranche de roastbeef froid et du jambon, et se mit à manger avec l'appétit d'un homme qui a respiré l'atmosphère saline de la mer. Trois quarts d'heure après, l'homme gris revint. Seulement, ce n'était plus l'homme gris, c'était M. Simouns, l'agent de police aux cheveux blancs. Shoking avala en hâte sa dernière bouchée et son dernier verre de bière brune, et le suivit. Il y avait un cab à la porte. Tous deux y montèrent et l'homme gris dit au cabman:—A Elgin Crescent.—Chez le révérend? fit Shoking.—Oui, mais il n'y est pas, murmura l'homme gris en souriant.

XXV

Qu'était devenue mistress Fanoche pendant tout ce temps-là? L'intéressante nourrisseuse d'enfants avait, comme on l'a vu, cédant à une première épouvante, fait sa confession à un magistrat de police, lequel avait dicté à un secrétaire les aveux qu'elle faisait, au fur et à mesure qu'ils sortaient de sa bouche, puis lui avait donné le procès-verbal à signer. Alors, miss Ellen et le révérend Peters Town, en présence de qui tout cela avait eu lieu, l'avaient rassurée sur les conséquences que pourraient avoir ses déclarations, et le magistrat l'avait admise à fournir caution. Mistress Fanoche avait vu alors miss Ellen ouvrir un portefeuille et en tirer une poignée de bank-notes qu'elle avait remises au magistrat. En Angleterre, un magistrat de police est en même temps juge d'instruction. Il décide si le coupable peut demeurer provisoirement en possession de sa liberté, et s'il lui est permis de rester en tel ou tel lieu. Or donc, celui qui venait d'interroger mistress Fanoche était parti, laissant cette dernière en présence du révérend Peters Town.

Alors, celui-ci lui avait dit:—Ma chère, il ne faut pas vous dissimuler que vous êtes un grand coupable, et que sans la haute protection qui vous couvre et l'importance du service que vos aïeux ont rendu au gouvernement de Sa Majesté la reine, vous seriez allée coucher à Newgate, pour n'en sortir que le jour de votre mort. Si même vous étiez traduite devant la cour d'assises, vous seriez condamnée et nul, pas même moi, ne pourrait vous sauver. Mistress Fanoche avait écouté, en frémissant, cette petite harangue, et peut-être s'était-elle repentie de n'avoir pas osé braver la colère de l'homme gris. Mais le révérend avait continué:—Maintenant, si vous m'en croyez, vous resterez ici jusqu'à demain soir. A cette date, on ne se sera pas encore occupé de votre affaire et personne ne songera à vous avant trois ou quatre jours. Demain soir, tout sera préparé pour votre fuite. Mon secrétaire, ce jeune clergyman que vous avez vu, vous conduira à Brighton, en vous faisant passer pour sa soeur aînée. Il vous remettra un portefeuille qui contiendra les quatre mille livres convenues et vous prendrez passage soit sur un navire qui part pour la France, soit sur un autre qui passe l'Atlantique et va en Amérique. Lequel préférez-vous?—Je préfère aller en Amérique, avait répondu mistress Fanoche. Le révérend était sorti. Il allait, comme on le pense bien, assister à l'arrestation du petit Irlandais et à son incarcération. Mais avant de quitter sa maison, il avait dit deux mots à Tom. Qu'était-ce que Tom? Un mélange de bedeau et de domestique, un homme qui accompagnait le révérend au temple, et lui servait en même temps de valet de chambre. Tom était un homme entre deux âges, petit, trapu, les cheveux gris et crépus, le visage rouge, le cou très-court, la lèvre bestiale et le rire idiot. Tom n'était cependant pas dépourvu d'une certaine intelligence, en outre, il avait une qualité rare; il était esclave des ordres qu'on lui donnait. Or, le révérend, après avoir installé mistress Fanoche dans une chambre très-propre de la maison, dit à Tom:—Sous aucun prétexte, tu ne laisseras sortir cette femme.