L'Éloge de Reinhard.

Samedi, 3 Mars 1838.—Je suis encore un revenant à l'Institut.

Après avoir refermé le cercle politique de l'Alliance anglaise à Londres, je referme le cercle littéraire à Paris par l'Éloge de Reinhard, mon compagnon de route dans la carrière diplomatique. J'ai quatre-vingts ans sonnés à toutes les horloges; c'est mon adieu au monde, mon dernier ouvrage, et je puis le dire, mon dernier succès.

Je dus me faire porter par deux domestiques jusqu'à la pièce qui précède la salle des séances. Dans l'escalier, je rencontrai Maret, pardon, le duc de Bassano, mon ancienne victime, que je n'avais pas vu depuis 1814. Vingt-quatre ans changent bien des choses; il était si vieux, et moi aussi, que nos mains se touchèrent comme d'elles-mêmes. Je ne sais pas s'il avait conservé sa bêtise, mais il me semble que j'avais perdu mon esprit, «Vous montez au Capitole», me dit-il; en d'autres temps, je lui aurais répondu: «Sauvez-le donc

Je m'appuyai sur le bras de Mignet, béquille solide, un Sieyès avec un autre grelot. La salle était bondée d'hommes politiques, de savants et de lettrés, Pasquier, Noailles, Cousin, etc. Pas de femmes, et je le regrettai; elles avaient joué un rôle assez important dans ma vie pour assister à ma représentation d'adieux devant ce parterre de rois.

Mon Éloge était court, mais pas obscur comme la Constitution de Rœderer, la lecture n'a duré qu'une demi-heure. On pourrait l'intituler: Le Manuel du Parfait ministre des Affaires étrangères; tout a été parfait, et j'en détache le passage le plus remarqué:

La réunion des qualités qui lui sont nécessaires est rare. Il faut, en effet, qu'un ministre des Affaires étrangères soit doué d'une sorte d'instinct qui, l'avertissant promptement, l'empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable, d'être réservé avec les formes de l'abandon, d'être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d'être ministre des Affaires étrangères.

Cependant, toutes ces qualités, quelque rares qu'elles soient, pourraient n'être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici pour détruire un préjugé assez généralement répandu: Non, la Diplomatie n'est point une science de ruse et du duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c'est surtout dans les transactions politiques, car c'est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n'autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c'est qu'elle ajoute à la confiance.

Dominé par l'honneur et l'intérêt du prince, par l'amour de la liberté fondée sur l'ordre et sur les droits de tous, un ministre des Affaires étrangères, quand il sait l'être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.

Cet Éloge, écouté avec admiration, fut couvert d'applaudissements; à la fin, ce fut de l'enthousiasme. J'avais un peu l'air du Renard qui, après avoir prêché aux poules et aux oies, se moque de toute la ménagerie, met le Lion dedans et se voit proclamer roi et couronner. N'est-ce pas le triomphe des Sciences morales et politiques, et ne prouve-t-il pas le Concordat de ces deux classes attelées ensemble, sans échanger des ruades?