La Bruyère est un penseur profond, un observateur sagace et pénétrant, qui a touché à tous les problèmes de l'esprit et du cœur humain.

La Rochefoucauld est le Docteur Tant-Pis, qui diffame l'humanité entre deux accès de goutte, et dit la vérité à son malade sans dorer la pilule.

Les Fables de La Fontaine pourraient s'appeler la Diplomatie en action, et elles renferment ce qu'on a appelé mes Treize principes.

Depuis que j'épèle l'Alphabet de la Politique, je n'ai jamais eu d'autre maître, et je dois à ses leçons mon initiation à une science qui est le secret des dieux, des augures et de Polichinelle. Tout est là. Je le sais par cœur, je le relis sans cesse et j'y trouve toujours quelque chose de nouveau; c'est la magie de ce génie familier, qui fait dire ici à son élève en cheveux gris, comme le vieux Michel-Ange: «J'apprends encore

Il est vrai que La Fontaine a composé ses Fables ad usum Delphini, pour un futur monarque; mais celui qu'on appelle le Bonhomme était d'une remarquable férocité, comme Machiavel, et sans cet égoïsme profond, il n'y a pas de diplomate.

La philosophie de La Fontaine est amère, comme tout ce qui est vrai. Il expose les systèmes les plus nouveaux, les théories les plus audacieuses, les doctrines les plus désolantes, les principes les plus dangereux, avec ce sans-gêne, ce laisser-aller, cette grâce négligente qui est la grande manière, ce qu'on appelle la grande École. Nul n'a sondé le cœur humain à une plus grande profondeur, et c'est le premier livre qu'on met entre les mains des enfants, inoffensif en apparence, comme le Catéchisme, dont les premières questions renferment les plus vastes problèmes posés à l'homme, l'énigme redoutable devant laquelle s'humiliait Pascal.

Si, avec ses Fables dans la tête, j'avais eu le masque honnête du Bonhomme au lieu du rictus de messire Satanas au pied fourchu, j'aurais trompé plus facilement les hommes et les nations, car il n'est pas un événement de l'histoire auquel on ne puisse appliquer une Fable de La Fontaine.

Ceci dit et compris, on aura la clef de ma politique, et on ne s'étonnera pas de la facilité avec laquelle on me verra sortir des passes les plus difficiles, comme le Renard, sans y laisser ma queue. J'avais mon Talisman. Dans toutes les situations, favorables ou critiques, je cherchais la Fable, et j'en trouvais toujours une qui me servait d'oracle ou me tirait d'affaire; comme le Chat, je n'avais qu'un tour dans mon sac, mais il était bon: Je grimpais sur l'arbre, et j'y suis encore.

Pendant un demi-siècle, j'ai manœuvré les grandes affaires de l'Europe au milieu des orages et des tempêtes qui ont bouleversé le monde. J'ai été le pilote du Vaisseau que Paris a dans ses armes: «Fluctuat nec mergitur.» Dieu merci, s'il a été désemparé, dématé, rasé, criblé, crevé, tout a été et sera réparé; l'Arche du monde n'a pas sombré dans le grand naufrage.

Il ne faut pas se mêler de gouverner un vaisseau sur lequel on n'est que passager, et celui qui n'obéit pas au gouvernail obéit à l'écueil. Dans la tempête, on ne choisit pas le meilleur gentilhomme pour lui confier le commandement, et j'ai payé de ma personne. J'étais un pilote; j'ai pris ma place, personne ne me l'a donnée. On ne remonte pas les courants comme les truites; celui de la Révolution portait au large et je m'abandonnai aux éléments; ils ont toujours disposé de moi; mais j'avais la main à la barre et l'œil à l'étoile polaire. La manœuvre ne m'a jamais fatigué; l'âme était absente et la tête seule était occupée; c'est par le cœur que la machine s'use le plus vite. Prévoyant les événements, j'en disposais sans les devancer; un léger coup de barre au gouvernail lui imprimait au début une direction à peine sensible, qui devenait un écart considérable au terme d'arrêt. J'ai vu clair, vrai, juste et loin; mais après la conception et la vue d'ensemble, je ne m'occupais plus des détails. C'est l'envers de mes qualités et je connais mes défauts; je n'ai pas l'âme immodérée à la Richelieu, ni l'esprit actif de Mazarin; chez moi, la mollesse et le décousu vont jusqu'à la faiblesse dans l'exécution, et je connais mieux l'art de préparer une surprise que celui de donner un assaut.