«Où est le tyran qui nous rendra la liberté?»

Montrond.

Le 19 Brumaire, je me rendis à Saint-Cloud avec Montrond, qui me servait d'aide-de-camp. Bonaparte pâlit en apprenant qu'il était mis hors la loi. Montrond avait surpris cette impression, et je l'entendis répéter entre ses dents, à dîner et pendant la soirée: «Général Bonaparte, cela n'est pas correct.» C'était le seul à qui cette observation pouvait être permise, car, au physique et au moral, il n'a jamais connu cette émotion qu'on appelle la peur, et on l'avait surnommé Talleyrand à cheval.

Achille avait Patrocle; Oreste, Pylade; Énée, Achate; Nisus, Euryale; Saint-Louis, Joinville; Bayard, le Loyal Serviteur; Henri IV, Sully; j'avais Montrond.

Je l'aimais parce qu'il n'avait pas beaucoup de préjugés, et il m'aimait parce que je n'en avais pas du tout. Quand on disait de l'un: «Il est si aimable», l'autre ajoutait: «Il est si vicieux.» Nous nous comprenions et nous nous entendions comme si nous avions eu chacun une double clef de nos pensées. C'était mon bras droit, je dirais mon âme damnée, si ce n'était assez de la mienne pour le Diable.

Montrond était un gentilhomme aventurier égaré dans une révolution, jeune, beau, élégant, spirituel, frondeur, Don Juan de la grande école, duelliste à l'épée enchantée, se battant sous la lanterne en plein midi, intrigant de haut vol, joueur comme les cartes, bourreau d'argent et panier percé à décourager les Danaïdes; avec cela, continuellement en opposition déclarée avec le gouvernement et sous le coup de l'exil ou d'une mauvaise affaire. Je l'ai toujours défendu envers et contre tous, avec une persévérance qui m'a parfois coûté cher; mais il ne me donna jamais lieu de m'en repentir; il me pardonnait mes bienfaits, ce qui est la marque d'un esprit supérieur.

Un seul trait:

—Montrond, avez-vous placé les deux cent mille francs que je vous ai donnés?

—Sans doute.

—Où cela?