Pendant que je préparais le Traité de Presbourg, la Part du Lion, et que je remaniais la carte d'Europe, après Austerlitz, tous les roitelets de l'Almanach de Gotha cherchaient à passer à travers les mailles du filet et allaient se plaindre de moi à Napoléon, qui répondait: «Combien Talleyrand vous a-t-il coûté?»
Dans ces opérations, qui se font toujours de la main à la main, il y avait des gens qui tenaient à s'assurer que l'argent ne s'égarait pas en chemin et arrivait bien à son adresse. Je convenais alors d'une phrase insignifiante et, à la première rencontre, je disais à l'intéressé: «Comment va Madame?» ou: «Avez-vous des nouvelles de M. X...?» C'était le reçu.
L'empereur me renvoya à Paris, malgré le besoin qu'il avait encore de moi.
—Sire, lui dis-je en prenant congé, vous me sacrifiez à l'intérêt de vos généraux; vous vous rabaissez en parlant leur langage, quand vous pourriez être, comme César, un grand capitaine et un grand politique.
—Que voulez-vous dire? L'or est votre chancre, et je ne vous permettrai pas de trafiquer des dépouilles opimes.
—Vous voilà bien, Sire. Vous vous êtes adjugé la France et une partie des autres nations, vous distribuez les trônes comme des bureaux de tabac, et vous trouvez mauvais que moi, votre ministre, qui fais toute cette cuisine et qu'on appelle le Bourreau de l'Europe, je m'attribue une misère, un rien, quelques millions. Vous ne me laissez pas même les miettes du festin, vous me défendez de glaner après la moisson de lauriers.
—Oui, quand l'aigle a quitté le champ de bataille, il y a assez de corbeaux sans vous.
Un jour qu'il était de bonne humeur, chose aussi rare que le soleil à Londres, il me posa cette question:
—Voyons, Talran, la main sur la conscience, combien avez-vous gagné avec moi?
—Le chiffre que vous demandez est comme celui de l'âge d'une femme, qui n'avoue que l'âge des autres.