Non contents de guérir ou de préserver les populations du fléau épidémique, ils s’attaquent à certaines maladies mortelles et les chassent de la contrée ; c’est ainsi que la cognée à la main, ils repoussent dans ses derniers retranchements la fièvre, la dangereuse fièvre des bois ; nous avons vu plus haut l’assainissement de la vallée de Bonga. A cette œuvre si utile ici de déboisement, ils convient les pauvres ; ils leur fournissent ainsi du travail, et la récolte faite, leur font prendre part au bénéfice : après la peine, ils les paient en nature. De cette manière, il se crée peu à peu, sous l’habile direction des Pères, une organisation bienfaisante et civilisatrice rappelant, par beaucoup de traits, celle des couvents au moyen âge.
A côté des semences indigènes, des graines d’Europe sont mises en culture, nos légumes viennent à merveille, des conserves ont été faites, déjà on a pu obtenir du vin, du raisin plus sucré qu’au centre du Setchuen, trop humide ; nos fruitiers prospèrent : certains, déjà connus dans le pays, avaient été détruits par les indigènes. Les impôts en nature qu’exigeait le régime onéreux des lamas ou des mandarins étaient excessifs. Dès que les fruits étaient noués, les habitants devaient passer des nuits entières à entretenir de grands feux au pied des arbres pour les empêcher de geler ; malgré ces précautions, il fallait souvent payer en argent la différence entre la récolte et l’impôt. Toute autre a été la condition de l’indigène dans les établissements agricoles que les Pères ont créés et dont ils ont été chassés par les autorités jalouses. Et pourtant nul ne respecte plus les pouvoirs locaux que les missionnaires, ils se tiennent en dehors des questions politiques, ont soin de ne pas prendre part aux dissensions qui éclatent entre petits chefs, osant à peine prononcer leur arbitrage lorsque les deux partis le sollicitent ; ils se contentent, quand un combat a eu lieu, de racheter le plus d’esclaves que leurs faibles ressources leur permettent pour les rendre à la liberté.
On a vu un missionnaire, le P. Goutelle, arriver à racheter un convoi de cent esclaves, en le suivant pendant quinze jours, étape par étape, un sac de sel du Yunnam sur le dos[11].
[11] Le sel est rare dans cette contrée, et chaque jour le chef du convoi échangeait avec le Père la vie d’un ou de plusieurs hommes contre une poignée de sel.
Remèdes de toute espèce, vaccine, assainissement de vallées, défrichement, introduction de plantes utiles, travail pour tous, régime libéral dans leurs propriétés, rachat d’esclaves, tels sont en quelques mots les principaux bienfaits matériels dont les missionnaires français ont doté le pays où ils se sont établis. Guidés par la foi religieuse, ils cherchent à améliorer la condition des peuplades au milieu desquelles ils vivent ; mais, bien que loin et abandonnés de la patrie, ils n’ont jamais oublié qu’avant tout ils sont Français.
La connaissance qu’ils ont donnée, l’admiration qu’ils ont laissée du nom de Français, qui, traduit en thibétain, prend le sens de « brave », le soin qu’ils ont mis de placer leurs stations à quatre ou cinq jours de distance les unes des autres, du nord au sud, reliées au Yunnam, afin de faciliter une route au commerce français vers le district minier et le cœur même de la Chine, seraient autant de titres suffisants à la reconnaissance et à l’appui effectif de la mère-patrie. Mais il y a plus : chez nos missionnaires, à côté de l’apôtre, à côté du colonisateur, on trouve le savant. C’est aux travaux des PP. Huc, Armand David, Renou, Desgodins, Biet, Gourdin, Delavaye, et de tant d’autres modestes savants dont les noms à peine connus mériteraient d’être écrits au Panthéon des hommes célèbres, que la France instruite doit de marcher de pair avec l’Angleterre et la Russie pour l’exploration scientifique de l’Asie centrale : histoire, géographie, histoire naturelle, linguistique, ethnographie, les missionnaires ont fourni à toutes les branches des documents recueillis avec un zèle infatigable, une ténacité que rien n’a démenti, au prix d’efforts inouïs. Quelques-uns ont succombé à la tâche, d’autres les suivront ; les morts seront sans cesse remplacés, parce que sur ce champ de bataille héroïque, deux sentiments soutiennent les combattants, la foi en Dieu et l’amour de la patrie.