Ma cage avait des dorures et quelques échappées sur la campagne, voire sur la ville proche. C'était tout de même une manière de tombeau où je connaissais l'oubli de tout ce qui m'avait connue, à commencer par les miens.

J'ai dit que, honteux du crime auquel ils s'associaient tacitement, ils mirent des années à venir visiter la «malade» que je devais être. Ils s'émurent quand l'opinion s'étonna de leur indifférence.

L'iniquité du sort fait au comte Mattachich était devenue plus forte que la puissance qui voulait l'anéantir. En parlant de lui, la Presse se souvint de moi. Je vis alors paraître ma fille, puis ma tante la comtesse de Flandre; enfin, ma sœur Stéphanie me donna signe de vie.

J'avais perdu ma mère bien-aimée sans la revoir. Ses lettres, à la fois si bonnes et si cruelles à mon cœur, étaient mes reliques les plus chères. Elles me déchiraient cependant, car j'y voyais que la tendresse de ma mère était persuadée de ma «maladie».

Du Roi, hélas! jamais rien. Que ne lui avait-on dit, comme à la Reine! N'était-il pas convaincu de la culpabilité du Comte? Avec quels soins son siège n'avait-il pas été fait? Pour mon mari et mon gendre, mon père devait être, avant tout, certain de nos «crimes».

Que pouvais-je contre cela, du fond de mon pavillon de folle, privée de secours et de liberté?

Je savais cependant, je devinais les intrigues ourdies à Bruxelles, et quels appuis mes ennemis y trouvaient pour triompher d'une pauvre femme suppliciée. Je ne voyais le salut que du côté de l'infortuné qui souffrait aussi le martyre au pénitencier de Moellersdorf, pour avoir voulu me sauver d'un enfer et de ses déshonorants abîmes.

On s'est étonné ensuite de notre fidélité réciproque. Peu d'êtres savent et sentent que, pour certaines âmes, le ciment le plus fort est celui d'une commune douleur. Nos joies furent éphémères, nos peines prolongées. Nous avons été incompris, méconnus, diffamés, torturés. Nous avons mis notre confiance et notre espoir ailleurs que dans les hommes. Souvent, les meilleurs n'ont ni le temps, ni la possibilité de savoir, de comprendre, et condamnent des innocents sur la foi des apparences ou des formes d'usage, que la haine et la duplicité savent faire servir à leurs desseins.

J'étais depuis quatre ans «folle par raison d'Etat», quand la Cour de Vienne, effrayée de la clameur publique, se vit contrainte de lâcher une de ses proies: le Comte fut gracié. Aussitôt, sans rien craindre, il entreprit de me délivrer. Périlleuse entreprise, car la police autrichienne et allemande, à défaut d'une justice que la peur de la Presse et des Parlements tiendrait sur la réserve, resterait aux ordres de mes ennemis.

J'ai dit et je redis fréquemment qu'il est incroyable que nous puissions être encore de ce monde…