La Reine avait comme lectrice une demoiselle Müser, une Allemande qui fut l'amie, la compagne constante de ses vieux jours. J'étais bien jeune alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai pieusement gardé en moi l'image, la voix, la tendresse de mon arrière-grand'mère Marie-Amélie, Reine des Français.
De mes deux sœurs que mon souvenir revoit toujours dans l'heureux temps où nous ignorions encore ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et l'autre se sont mariées, Stéphanie, très tôt, comme moi, Clémentine, bien plus tard.
Stéphanie enfant, jeune fille et jeune femme, était d'une grande fraîcheur et beauté. Clémentine, très belle aussi, avait plus de charme. Le destin lui a souri. Son existence prolongée près du Roi lui a donné des vues et des directives que nous n'avons pas eues. Chaque nature a ses dons et ses chances. Loterie humaine.
Clémentine a épousé le prince Victor-Napoléon, et les possibilités diverses qu'un nom aussi éclatant porte avec lui. Stéphanie a fait un mariage qui semblait resplendir, non d'éventualités, mais de certitudes. Je parle du premier, car elle s'est mariée deux fois. La première fois, elle a eu le bonheur d'épouser un être chevaleresque, et qui était, peut-être, le plus remarquable des jeunes hommes de son temps. Il lui apportait en partage la couronne de Charles-Quint et les trônes d'Autriche-Hongrie… Couronne et trônes ont disparu, comme emportés par un magicien infernal, et ma sœur est restée, pour l'Histoire, la veuve de l'archiduc Rodolphe. Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il mourut.
Je n'ai rien dit du décor au milieu duquel paraissaient les divers personnages qui parlaient à mon intelligence et à mon cœur, à l'âge où ils s'ouvraient. Il n'offre rien que de très connu.
Le plus intéressant pour ma jeunesse, fut le château de Laeken. Il ne me reste aucune impression agréable du Palais de Bruxelles, quoique je n'aie pas oublié la galerie et les salons dont les beaux tableaux m'intéressaient, surtout un Charles II, par Van Dyck, vêtu de noir, pâle et noble visage où je croyais lire la mélancolie du destin des Rois.
J'ai vu beaucoup de demeures princières et royales. Elles se ressemblent toutes comme les Musées, et sont, de même, en général, austères et fatigantes. Mieux vaut une chaumière et un petit Téniers pour soi seule, que dix salons et cinq cents toiles qui sont à tout le monde.
Je me plaisais à Laeken, parce que le travail devenait moins absorbant; nous avions plus de liberté, plus d'espace. Je ne me privais ni de courir, ni de sauter, dans les jardins et le parc, entraînant, dès le bas-âge, mon frère qui était la fille et moi le garçon. J'étais forte, vive et endiablée.
Je passais pour une enfant volontaire et avide de s'instruire. Mon habitude de poser des questions m'avait fait surnommer Madame Pourquoi? J'ai toujours aimé la logique et la vérité. Mon instinctive passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de pied et de poing ma gouvernante qui, par un faux rapport, m'avait valu une punition. J'étais dans un tel état que le docteur Wiemmer, appelé, voulut en tirer la cause au clair. Sa conclusion fut que j'avais raison, dans le fond, sinon dans la forme, et que mon caractère était celui d'une nature entière dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur, la franchise et l'équité. On renvoya la gouvernante.
La Reine, bien des fois, rappela cet incident et les paroles du docteur.