Nous étions joyeux et insouciants, mon frère et moi, comme on peut l'être à notre âge; et la mort venait. Ce fut un déchirement de mon être, cette disparition de mon frère chéri, dans sa neuvième année. J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le renier…

Léopold, beau, sincère, tendre, intelligent, résumait, pour mon cœur, ce qu'il y avait de plus précieux dans le monde, après notre mère adorée. Je ne concevais pas plus l'existence sans lui que le jour sans lumière. Et il partit… Je le pleure encore! Il y a plus de cinquante ans de cela!

S'il avait vécu, que de choses changées!

Notre Maison, frappée dans la descendance mâle de sa branche aînée, ne devait pas se relever de cet arrêt du sort. La Belgique saura se souvenir de la grande œuvre accomplie par elle. Mon père et mon grand-père l'ont faite ce qu'elle est.

Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur la terre fut ma grand'mère, l'immortelle reine Louise. Tant de larmes versées sur sa mort ont laissé leur trace dans le cœur de la Belgique.

De mon grand-père, je répéterai ce que lui disait solennellement M. Delehaye, président de la Chambre des Représentants, dans l'adresse au Roi, lors des magnifiques fêtes des 21 au 23 juillet 1856, pour célébrer le 25e anniversaire de son accession à la couronne.

«Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie éclataient à votre couronnement, et, cependant, Sire, vous étiez seul alors sur votre trône, avec vos qualités éminentes et la perspective de belles alliances politiques. Aujourd'hui, vous n'êtes pas seul, vous vous présentez au pays appuyé sur vos deux fils, et sur le souvenir béni d'une Reine aimée et regrettée comme une mère, environné de la famille royale, avec d'illustres alliances contractées, avec la confiance et le sympathique appui des gouvernements étrangers, avec une renommée qui a grandi et l'amour des Belges qui a grandi plus encore que cette renommée. Sire! Nous pouvons avoir foi dans l'avenir…»

Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir encore foi dans l'avenir?

J'en appelle à mes illustres ascendants; j'en appelle à la Reine, j'en appelle au Roi, près de qui je fus trop souvent desservie et trahie… De ce monde où tout s'illumine pour l'âme affranchie de la terre, il peut voir clair en moi!

VI