Dans un pays où les hommes d'Etat, jadis abondants, avaient fini par disparaître dans une sottise corruptrice, tueuse de caractères et de convictions, la comtesse Chotek, femme de solides croyances, avait une tête politique.

Elle fit Ferdinand d'Este ce qu'il était devenu: capable d'énergie. Son défaut—et celui de son mari—fut, par crainte de révéler de la faiblesse, de ne pas savoir montrer de la bonté. L'Archiduc héritier et sa femme étaient d'un strict, dans la défense de leurs biens, sur leurs terres et dans leurs palais, qui les fit taxer d'âpreté.

Il faut peu de chose pour que l'inimitié latente contre les héritiers de la couronne, dans un Etat naturellement divisé, puisse promptement s'aggraver. Des rivalités, des jalousies, des inquiétudes se chargent d'y ajouter. Certaines minuties et rigueurs de François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg furent perfidement exploitées contre eux. Le jour de leur mort étant décidé, le terrain se trouva préparé, les instruments assurés.

Mais, ici, j'effleure des choses d'hier et terribles, dont le recul n'est pas suffisant pour qu'il soit permis d'en parler.

L'Archiduc héritier et sa femme avaient contre eux une puissante camarilla. Ils ne manquaient pas de partisans, et pouvaient opposer cabale à cabale, mais leurs adversaires, presque tous masqués, servaient des desseins extérieurs à la monarchie.

Ce n'est pas le lieu et l'heure d'aborder la bataille d'influences dont Vienne était le champ alors. Ce sera l'œuvre, plus tard, de quelque pénétrant et impartial génie qui sera, peut-être, en situation d'éclairer les dessous de la cour d'Autriche, dans les dix ou quinze années d'avant 1914. Il fera connaître un des plus formidables combats d'intérêts et d'amours-propres que l'Histoire ait jamais enregistrés.

A la cour de Vienne, il n'y avait pas qu'une camarilla, c'est-à-dire un groupe plus ou moins étendu d'ambitions associées autour du souverain, gardant les avenues, et manœuvrant le prince au mieux de leurs haines et avidités. Au fur et à mesure que le vieil empereur était de plus en plus un figurant, les anciens favoris se voyaient combattus par de nouveaux, près de la puissance naissante. Cette puissance, pour les petites raisons que l'on sait, pour d'autres, plus grandes, qui tenaient au mariage morganatique de François-Ferdinand, au catholicisme ardent de la duchesse de Hohenberg, à son caractère et à ses rêves pour ses enfants, avait des ennemis à l'intérieur et à l'extérieur.

Il en résultait une troisième camarilla, la plus secrète et la plus redoutable, car, dans une cour où les individus se combattaient par clans, elle combattait indistinctement tout le monde; elle ne trahissait pas tel ou tel, mais bien la patrie entière.

IX

MA SŒUR STÉPHANIE ÉPOUSE L'ARCHIDUC RODOLPHE. IL MEURT À MAYERLING.