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Paris, 2 juillet 1862.
Mon cher Panizzi,
Si j'avais la moindre étincelle de poésie, c'est en vers que je vous écrirais, pour vous décrire l'affreuse mer que j'ai traversée hier sur the Queen Victoria, laquelle secoue son homme mieux que n'a jamais pu faire l'impératrice Messaline. J'ai souffert le martyre, et, pendant que je remplissais une cuvette placée entre mes mains, la mer entrait par le collet de mon habit et me mouillait le derrière, s'il est permis de s'exprimer ainsi. J'ai trouvé mon dîner prêt, mais j'avais et j'ai encore l'estomac trop brouillé pour manger. Il me semblait même que mon lit dansait sur la vague.
Je vous écris du Sénat, en attendant qu'on nous renvoie dans nos foyers, car c'est notre dernière séance. Je trouve tout le monde assez préoccupé du Mexique, de la récolte qui inspire des inquiétudes et des élections qui auront lieu cette année. On est assez sévère, ce me semble, pour l'impératrice, à qui on attribue l'expédition du Mexique.
De Rome, je n'ai rien appris. Le pape, qui donnait des espérances de passer dans une meilleure vie, paraît tout à fait remis et plus entêté que jamais.
L'empereur va partir pour l'Auvergne, où il pourra, chemin faisant, tâter un peu le pouls aux populations.
Le pauvre Landresse, le bibliothécaire de l'Institut que vous connaissiez, a été enterré avant-hier. Il est impossible d'être absent deux mois sans perdre quelqu'un de ses amis. Le chancelier Pasquier est toujours bien malade; on dit qu'il ne passera pas la semaine. Il a un catarrhe et quatre-vingt-dix-sept ans.
J'ai voyagé avec Walewski, avec lequel j'ai joué un duo de cuvette; avec le comte Branicki, qui n'a fait que manger pendant la traversée. C'est un coeur et un estomac cosaque, qui digérerait du lion et du chameau.