On attend avec grande impatience et un peu d'inquiétude des nouvelles de Russie. La plupart croient que la réponse de Gortchakof sera très polie, et même qu'il acceptera la proposition de l'Autriche, sinon les nôtres, qui paraissent les mêmes que celles de l'Angleterre. Mais les Polonais n'en voudront pas, pas plus que de l'armistice timidement présenté par lord Russell. Alors quelle sera la conséquence? de laisser carte blanche à la Russie. Si on n'eût pas encouragé les Polonais, il est probable que l'insurrection serait déjà terminée. On se demande encore comment on traiterait avec le gouvernement national, qui ressemble fort au gouvernement des francs juges ou des inquisiteurs de l'État de Venise. Je pense que lord Russell ne sera pas embarrassé pour les découvrir, car il a le grand pontife Hertzen sous la main.

Je viens de voir une lettre de Thiers. Il a été reçu merveilleusement par l'aristocratie de Vienne. L'empereur l'a consulté sur la politique, et il a modestement répondu qu'il ne pouvait qu'admirer M. de Schmerling. Il paraît, d'ailleurs, très frappé du mouvement libéral de l'Autriche et de la résignation des grands seigneurs à l'accepter. Il paraît bien résolu à ne pas faire ici d'opposition tracassière; et même à se séparer très franchement des rouges ses collègues de Paris. Mais, entre dicho y hecho, hay gran trecho.

Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt, j'espère. Mille amitiés et compliments.

CXXXII

Paris, 16 juillet 1863.

Mon cher Panizzi,

Voilà le pauvre duc de X... qui paye cher ses amusements trop tardifs. Il paraît qu'après avoir bien dîné et avoir bu beaucoup d'eau-de-vie, il est allé dans un bal champêtre, d'où il est revenu pour souper, en compagnie de deux gueuses, et c'est en sortant de la Maison dorée, après un souper très prolongé, qu'il est tombé sur le trottoir à demi paralysé. Je ne crois pas qu'il ait retrouvé sa connaissance.

J'ai dîné avant-hier chez madame Fould, qui m'a donné des nouvelles de Vichy. Son mari était, en apparence, en grande faveur auprès de Sa Majesté. On est content, en général, du nouveau ministère. Le ministre de l'instruction publique a commencé par quelques mesures très anti-jésuitiques qui ont fait un très bon effet.

Je ne suis pas content de la note de lord Russell ni de son discours sur la Pologne. La note est bien médiocre de forme, surtout si on la compare à celle de Drouyn de Lhuys et à celle de M. de Rechberg. Il y a une grande naïveté au sujet de l'armistice, naïveté dont, au reste, nous avons à supporter notre part. On demande un armistice; mais comment un armistice peut-il exister sans frontières définies? Et le moyen de déterminer une frontière dans un pays où les insurgés n'ont pas une ville, peut-être pas un village; où il n'y a pas une lieue de terrain occupé par eux, mais où il y a, dans chaque forêt, une troupe de cent à deux cents hommes? Quelle réponse on prépare au prince Gortchakof! Ajoutez à cela l'assurance donnée au Parlement qu'on ne fera pas la guerre à la Russie, quand même elle répondrait par la négative aux six propositions. Il me semble que rien de plus imprudent, ni de plus timide à la fois, n'avait encore été signé par un ministre des affaires étrangères. Comme tout cela montre bien l'énormité de la puissance de la presse, qui fait faire tant de bêtises aux gens les plus sensés!