Biarritz, 1er octobre 1863.

Mon cher Panizzi,

Les rhumes dont je vous ai effrayé vont à peu près bien, ma questo è nulla.

Le diable qui préside à nos affaires a envoyé dans nos parages le yacht impérial l'Aigle, et nous a suggéré l'envie de faire un voyage de circumnavigation autour de la péninsule ibérique. On doit embarquer quantité de cocodès, aller d'abord à Lisbonne voir si la reine de Portugal est bien accouchée, puis visiter Cadix, Séville, Malaga et Grenade, et s'en revenir par Marseille.

En Portugal, il n'y a guère d'autre inconvénient que l'inopportunité de la visite; mais, en Andalousie, les choses deviennent plus graves: quantité de cousins; le duc de Montpensier à San-Lucar ou à Séville; les élections espagnoles; une jeune personne à marier plus ou moins recommandée aux prétendants par l'entourage de cocodès et d'officiers de marine.

Cortina, l'ancien ministre des finances à Madrid, que j'ai rencontré à Bayonne, me disait que l'arrivée de Sa Majesté en Andalousie pouvait être l'occasion de très graves désordres. Elle sera reçue, suivant lui, ou bien ou mal, mais de toute façon d'une manière scandaleuse et dangereuse. Il craint que les progressistes, qui sont gens à faire flèche de tout bois, ne profitent de cela pour faire quelque ovation aussi embarrassante pour celle qui en sera l'objet que pour le gouvernement espagnol.

Enfin, et c'est le plus grave, la presse est libre en Espagne, et l'arrivée et le cortège peuvent fournir aux journalistes le sujet de bien des malices et insolences, d'autant plus que Sa Majesté catholique et le duc de Montpensier ne manqueront pas de les exciter sous main.

Je me suis trouvé d'accord avec tout le monde ici pour déplorer ce projet malencontreux, mais à peu près seul pour parler. Cependant j'ai déterminé Mocquart à parler à l'empereur. Comme il m'a cité et que l'empereur m'a cité, j'ai eu sur-le-champ une bataille à soutenir contre l'impératrice.

Vous ne serez pas surpris quand je vous dirai que, bien qu'elle fût un peu irritée, elle n'a pas cessé un instant d'être bienveillante et bonne pour moi à son ordinaire. Mon attachement pour elle, et le danger très réel de la chose, m'ont donné hardiesse et franchise, et je lui ai débité très nettement ma râtelée, quelquefois avec plus de vivacité que le respect ne l'exigeait. Elle a discuté loyalement, mais en avocat qui soutient une mauvaise cause. Son grand argument était qu'elle était bien libre de faire tout ce qu'un particulier peut faire. J'ai répondu qu'elle n'était pas un particulier, qu'elle avait des charges et qu'elle devait les supporter. Après une demi-heure de dispute très animée, ayant dit tout ce que j'avais sur le coeur, j'ai conclu en lui disant qu'une grande souveraine comme elle ne pouvait rien faire qui compromît et son mari et son pays; et qu'elle devait se persuader qu'elle n'était pas libre; qu'un roi l'était moins que personne, et que c'était pour cette raison que j'avais refusé toutes les couronnes qu'on m'avait offertes. Elle s'est mise à rire, m'a dit que j'étais une bête; mais il m'a paru cependant que mon discours l'avait ébranlée et lui laissait quelques inquiétudes.

Comme elle ne sait pas céder, le voyage est résolu. On devait partir ce matin, mais la mer est furieuse. Impossible de gagner Passages, où attend l'Aigle. Je désire et j'espère un peu que le voyage se borne à quelques jours passés à Lisbonne. La mer, l'équinoxe, etc., peuvent modifier beaucoup les résolutions.