Mon cher Panizzi,
Me voici de retour à Paris depuis quelques jours et regrettant déjà mon soleil de Cannes, qui n'est pas moins beau que celui dont nous avons senti la chaleur aux bords de l'Arno.
Que dites-vous de ce qui se passe? Lord Cowley vous a-t-il conté ses conversations avec Sa Majesté impériale et royale apostolique? Quant à moi, je ne sais rien. On est à la paix depuis vingt-quatre heures, ce qui rend très probable que demain on sera belliqueux. Ce qu'il y a de certain, c'est que les descendants de Brennus ne sont guère d'humeur à prendre le Capitole, n'y eût-il que leurs anciennes ennemies les oies pour le garder. Louis-Philippe, pendant dix-huit ans, a prêché à ce peuple-ci le culte des intérêts matériels, et notre vieux sang gaulois s'est gâté. On est d'une poltronnerie incroyable. Vous noterez que le danger, malheureusement très réel, celui d'une révolution nouvelle, est ce qui préoccupe le moins. On ne pense qu'à l'effet que la guerre peut produire sur les fonds et les actions de chemins de fer. Il va sans dire que la gloire et l'humanité, c'est à quoi personne ne songe.
L'empereur se montre assez touché de la lâcheté générale, et il nous dit notre fait en termes assez crus, et, ma foi, nous le méritons bien. L'armée heureusement est dans de tout autres dispositions. Tous les officiers voudraient être à l'avant-garde, pour être des premiers à voir les donne et manger du macaroni. On dit que, du côté des Autrichiens, il y a aussi beaucoup d'ardeur belliqueuse, et, ce qui est fâcheux, toute l'Allemagne reprend les colères de 1813, sauf peut-être les socialistes, qui sont des alliés dont nous nous passerions parfaitement. Je crois que l'empereur veut la guerre, mais il n'est pas pressé de la faire.
Probablement il espère que cette paix armée, qui existe en ce moment, ruinera l'Autriche et qu'il trouvera peut-être les moyens de s'assurer la neutralité de la Prusse et celle de l'Angleterre. C'est là le grand point. Y parviendra-t-il? Notre mauvaise réputation de conquérants rend notre position bien difficile. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous jouons bien gros jeu. Nos généraux ne sont pas aussi forts que celui qui commandait l'armée française en 1796. Cependant je ne crois pas qu'ils en aient à combattre de supérieurs. Nos soldats valent bien mieux que les Autrichiens; mais l'argent, mais l'Europe, mais les Italiens! Que faire de Mazzini? Le fusiller, d'accord; mais que dire aux gens qui voudraient étriper le cardinal Antonelli ou le roi Bomba [3]? N'est-il pas à craindre que, après le premier succès, nous n'ayons des alliés qui nous embarrassent au dernier point? Entre nous il me semble que deux pots de terre vont se heurter, et il se pourrait bien que, dans quelque temps, il ne restât que des tessons sur la place.
[Note 3: ][ (retour) ] Sobriquet sous lequel on désignait le roi de Naples, Ferdinand II.
Vos Anglais ont une méchante attitude. Lord Palmerston, qui voulait mettre le feu aux poudres il y a quelques années, a bien changé de langage, et, jusqu'aux radicaux, je ne vois partout que mauvais vouloir.
On fait ici sous main de grands préparatifs. On ramène d'Afrique les vieux soldats, on a changé tout le matériel de l'artillerie, et l'on a trois cents pièces nouvelles attelées, avec lesquelles on emporte, dit-on, à coup sûr, la tête d'une mouche à trois kilomètres de distance. Si l'on avait au moins l'ardeur qu'on avait au moment de la guerre d'Orient, j'aurais quelque espoir; mais l'abattement de nos financiers et la couardise des bourgeois sont un peu beaucoup effrayants.
Il va paraître en Belgique un charmant pamphlet d'About qui vous divertira fort. Notre saint-père le pape et son cardinal y sont arrangés de main de maître. Cela s'appelle la Question romaine et ressemble beaucoup à un pamphlet de feu M. de Voltaire, auteur qui avait du bon.
Lorsque vous n'aurez rien à faire, dites-moi comment va la démocratisation de l'Angleterre. Malheureusement les idées de politique généreuse ne vont pas du même train.