Comprenez-vous quelque chose à ce qui se passe? Ici, le peuple n'a pas trop bien accueilli la paix. Il aime la guerre, il voulait achever l'ennemi. Le bourgeois, au contraire, est dans le ravissement. Il est certain que personne ne sait ce que veulent dire les bases du traité. Si la Vénétie reste avec le gouvernement autrichien actuel, la guerre n'a pas produit un grand résultat, puisque, l'Autriche étant admise dans la confédération italienne, on lui donne le droit de s'ingérer dans les affaires de la Péninsule, c'est-à-dire qu'on lui reconnaît ses prétentions d'avant la guerre. Un homme très avant dans la confiance du prince Jérôme m'assure que la Vénétie aura un gouvernement séparé et une constitution approchant de celle du Piémont.
Autre énigme: Qu'est-ce qu'un président honoraire? Ordinairement une vieille bête qui n'est propre à rien et à qui on donne un hochet. Cela veut-il dire que le pape sera rogné dans son temporel? J'ai par devers moi des motifs de le croire. Puis que fera-t-on de tous ces princes mis à la porte par leurs sujets, ou fuyant leurs sujets? Il est évident que nous ne les remettrons pas en possession, ni que nous ne laisserons pas l'Autriche les ramener. Alors que deviendra votre légitime souverain et celui de Salvagnoli [6]? Mon homme me dit que c'est l'affaire du congrès: que les deux empereurs n'ont pas voulu s'occuper d'une affaire qui ne les concerne pas personnellement.
[Note 6: ][ (retour) ] Le duc de Modène.
Expliquez-moi encore l'article du Times de lundi. Comme je ne crois pas a la double vue, je suppose qu'il y a eu une communication de M. de Persigny à lord John, et de lord John au Times. Quid dicis? Voici, en deux mots, le résumé des lettres que j'ai vues après Solferino. Grande ardeur chez nous; grand découragement parmi les Autrichiens. Très peu d'enthousiasme parmi les Lombards, encore moins dans les duchés. Les Piémontais assez mal vus à Milan; les Français mécontents de la tiédeur des Italiens, et encore plus de payer tout au poids de l'or. Les officiers d'artillerie répondaient de prendre Peschiera en huit jours et Mantoue en quinze avec leurs canons rayés.
L'empereur d'Autriche a dit à Fleury qu'ils avaient perdu quarante mille hommes à Solferino. A Vienne, le mécontentement est si grand, que l'empereur, parti pour s'y rendre, a dû rebrousser chemin. On dit que la vue du champ de bataille de Solferino a beaucoup frappé l'empereur (le nôtre), et qu'il a laissé voir qu'il ne voulait plus de la guerre. Un autre motif qui a pu le déterminer, c'est la probabilité d'une révolution en Autriche, révolution rouge, hongroise, bohême, croate.
Nos dévots sont montés sur leurs ergots et commencent à donner de l'inquiétude. Ils se démènent comme des diables dans des bénitiers et disent aux paysans qu'on fait la guerre à l'Église. J'ai toujours dit qu'il fallait envoyer à Rome un ambassadeur corse qui dît à Antonelli, avec l'éloquence particulière à ces insulaires, qu'il ait à choisir entre trois S. Savez-vous ce que cela veut dire à Sartène? Stiletto, schioppetto, strada.
Adieu, mon cher Panizzi. Je n'ai eu aucun ami tué; mais un pauvre diable de domestique, que la conscription m'avait enlevé, a reçu à Solferino une balle dans la jambe. Contez-moi ce qu'on dit en Angleterre et ce que vous voulez faire cet été pendant vos vacances.
XXI
Paris, 15 juillet 1859.