Adieu, mon cher Panizzi; rappelez-moi au souvenir de nos amis de Londres.

XXX

Paris, 25 mars 1860.

Mon cher Panizzi,

Me voici à Paris depuis quelques jours, pendant lesquels il s'est passé bien des choses. Il me semble assister à une grande représentation; si grande, qu'on ne sait jamais si un acte n'est pas une pièce tout entière. Pourtant il est évident maintenant que Solferino n'est pas un dénoûment. On disait ce soir, à Paris, qu'il y avait eu, à Rome, une émeute très grave, dans laquelle le peuple avait repoussé les dragons pontificaux. Il s'agissait de célébrer la fête ou la naissance de Garibaldi. La dépêche télégraphique, que j'ai vue, ne disait pas un mot du rôle joué par la garnison française. Peut-être, au fond, n'est-ce pas grand chose que cette émeute; mais tenez pour certain que toute l'Italie du Sud sera révolutionnée d'ici à un an, si les Autrichiens ne font un retour offensif, lequel, à vrai dire, me semble peu probable attendu le prix des coups de canon et la rareté du métal précieux dans la bourse de Sa Majesté impériale et royale apostolique.

Je viens de voir un homme arrivant de Venise. Il fait un tableau effroyable de la situation de ce beau pays. Notre hôtel, le palais Lorédan, où nous avons fait d'assez bons dîners, est fermé, faute d'étrangers pour le faire vivre. Il ne reste plus que Daniele, qui n'a guère que quelques rares Américains. On meurt de faim littéralement. Après avoir tiré tout ce qu'il était possible d'impôts, on taxe arbitrairement les propriétaires à un impôt forcé. La belle-mère de M. de Marcello, qui était podestat de notre temps, écrivait à son gendre (lequel a trouvé moyen de s'en aller à Corfou avec sa femme) qu'on lui demandait cent mille francs, qu'elle n'avait pas un sou; qu'on allait vendre ses meubles, puis ses terres; elle finissait en le priant de lui envoyer mille francs pour pouvoir quitter Venise, laissant toute sa fortune au pillage.

Les discours du Parlement au sujet de la Savoie ont produit ici un effet diamétralement opposé à celui qu'on en attendait, c'est-à-dire de rendre l'annexion populaire et inévitable. La chose en elle-même ne me paraît pas trop bonne; mais il me semble qu'il en résulte ceci: c'est que la France reconnaît et admet l'annexion de la Toscane et des Romagnes.

Pourriez-vous me dire ce que fait à Naples une escadre anglaise? A Paris, on prétend que l'Angleterre veut s'annexer la Sicile; mais c'est un gros morceau. Tout cela rappelle la fable du chien qui porte le dîner de son maître.

L'irritation des Allemands, surtout celle des petits États, contre nous est des plus grandes. Heureusement il leur manque trois choses assez importantes pour exercer leur mauvais vouloir: des hommes, de l'argent et du crédit.