LIV
Cannes, 27 novembre 1860.
Mon cher Panizzi,
Je reçois ce matin votre lettre du 23. Elle a mis quatre jours à venir, et en quatre jours il s'est passé bien des choses. Je ne sais si vous avez le mot de l'énigme à Londres. Ici, je n'y vois que du feu, et il m'est impossible de me faire une idée des comment et des pourquoi. Je savais que depuis longtemps on en voulait à notre ami, parce qu'il tenait les cordons de la bourse plus serrés que ne le voulaient un grand nombre de personnes qui aiment à puiser dedans.
Une belle dame qui voulait, pour son mari, la place de notre ami, a fini par l'emporter. Cela me fait de la peine pour toute sorte de raisons. D'abord pour la chose en elle-même, qui est fâcheuse, au point de vue moral et politique; puis pour notre ami, qui, à ce qu'on m'écrit de Paris, en est fort triste; enfin pour vous et moi, que cela sépare de notre correspondant. Quant à ce dernier inconvénient, peut-être y trouverai-je un remède à mon retour à Paris.
Je suis de votre avis en ce qui touche les affaires d'Italie, mais pas tout à fait par les mêmes motifs. Je ne crois pas, comme vous, que ce soit à notre conduite qu'il faille attribuer la réaction dans le royaume de Naples et l'agitation de la Sicile. Il eût été fort extraordinaire que les paysans de la Calabre et des Abruzzes devinssent tout d'un coup constitutionnels. Mais je crois qu'il eût été de bonne politique, professant le principe de non-intervention, de laisser instrumenter les Piémontais à leur guise, sauf à les blâmer, sauf à les avertir même qu'ils entendaient mal le droit des gens.
Quant au pape, il y a longtemps qu'à sa première algarade contre nous, je l'aurais laissé à Rome avec ses Suisses et leurs hallebardes.
Tout cela me semble comme à vous déplorable. Au reste, on m'écrit de Paris que cela va cesser et que l'empereur a écrit une lettre à Victor-Emmanuel, pour reprendre les anciennes relations; qu'ordre serait donné à Goyon et à l'amiral Lebarbier de Tinan, de ne se mêler plus du siège de Gaëte. Je vous donne ces nouvelles comme des on dit, je suis trop loin pour savoir ce qui se passe.
En ce qui touche à nos affaires intérieures, je ne comprends pas davantage. Ces nouvelles concessions libérales me paraissent des plus étranges, et j'y vois un sujet d'inquiétude pour l'avenir: aller chercher dans l'arsenal des institutions constitutionnelles la discussion de l'adresse pour la rétablir dans un gouvernement où, à vrai dire, il n'y a pas de ministres responsables, cela me paraît un non-sens. Le résultat ne peut être que verba. Je voudrais pouvoir ajouter prætereoque nihil, mais vous savez qu'en France, après les mots, viennent les révolutions.