Je crains que le tableau dont je vous avais prié de parler au duc d'Aumale ne soit plus ancien qu'il ne faut; cependant, je ne doute pas qu'il ne fût accepté s'il était offert. Lorsque vous le rencontrerez, vous pourriez lui parler de l'exposition en général, du petit nombre de bonnes choses qu'on peut y mettre, et, si vous le voyiez disposé à prêter ce qu'il a, vous lui diriez que la commission accepterait avec reconnaissance, que tout se traiterait comme il voudrait. Vous pouvez encore ajouter que M. Duchatel a promis de prêter la Source de M. Ingres.

Un de mes amis, venant de Vienne, me dit que les affaires y sont graves. On a mauvaise opinion de l'avenir et presque pire du présent. On dit l'empereur très borné, très entêté, et absolument dans les mains de sa mère, laquelle est dans celles des jésuites. Les Hongrois sont absolument hors d'état de rien faire; mais ils ne payent pas et ils parviennent, en se ruinant, à ruiner leur ennemi. Il y a un système d'incendies organisé: on met le feu aux fermes et aux maisons de quiconque paye l'impôt sans avoir de garnisaires. L'archevêque a demandé qu'on lui en envoyât.

Adieu, mon cher ami. Que faites-vous? Je ne partirai pas sans vous écrire où je vais.

LXXXIII

Biarritz, 15 septembre 1861.

Mon cher Panizzi,

J'ai reçu, mardi dernier, une dépêche télégraphique conçue en ces termes: «Venez sans culottes!» Je suis parti le soir même, et, depuis mercredi, je suis l'hôte de Leurs Majestés. C'est une petite villa très jolie, un peu trop près peut-être de la mer, qui se permet de faire trop de tapage pour mon goût particulier. Il n'y a que très peu de monde, et j'y suis le seul étranger à la maison. Depuis mon arrivée, on m'a tenu tellement en courses ou en travail (vous savez quel travail), que je n'ai pas encore pu vous donner de mes nouvelles.

Hier, nous avons fait une assez longue excursion qui n'a pas trop bien réussi, car nous sommes revenus tous trempés comme des soupes. Nous sommes allés voir une terre très grande que l'empereur a donnée à M. Walewski dans les Landes. Ce sera très beau, dit-on, quand ce sera arrangé. Présentement, il y a tout à faire, jusqu'à de la terre à trouver, car il n'y a encore que des marais.

L'autre jour, on a fait prendre au prince impérial son premier bain de mer, et très maladroitement, suivant moi, on l'a jeté dans l'eau la tête la première, en sorte qu'il a eu grand'peur. On lui en a fait des reproches, et on lui a demandé pourquoi, lui qui ne sourcillait pas devant un canon chargé, il avait peur de la mer. Il a répondu sans être soufflé: «C'est que je commande au canon, et que je ne commande pas à la mer.» Cela m'a paru assez philosophique pour un prince qui n'a pas encore six ans.