Mon cher Panizzi,
Sir James est bien heureux de voir les choses couleur de rose. Chez vous, cela est déjà assez sombre ; mais, chez nous, la teinte est fort sinistre, du moins pour mes lunettes.
Il y a des concessions opportunes ; mais je ne crois pas que celles qu'on a faites ici fussent désirables ou nécessaires. Le désir de rechercher un peu de popularité me paraît en avoir été la vraie cause, et le résultat a démenti les espérances qu'on pouvait avoir conçues. On a donné des armes à l'opposition, cela est certain. On l'a provoquée à jouer à un jeu où elle veut des règles qui lui soient avantageuses, et où elle se réserve le droit de tricher. Voilà, si je ne me trompe, quelle est la situation. Les concessions ont donné à l'opposition une grande force pour agiter les esprits, et les élections s'en sont ressenties. La majorité gouvernementale s'y est transformée. Ils ont tous fait comme saint Pierre et ont renié leur maître. Le duc de Mouchy a été un des signataires de la demande d'interpellation.
27 juillet. — J'en étais à la seconde page de ma lettre, quand la reine d'Espagne et toute sa famille est venue. Je l'ai trouvée en meilleur état que je n'aurais cru, c'est-à-dire moins grosse. Elle représente assez bien et est très polie. On lui a montré Trianon et on lui a donné à dîner, après lui avoir procuré une averse épouvantable entre Versailles et Saint-Cloud.
Je reprends ma politique pour vous dire que, la semaine prochaine, nous allons faire un sénatus-consulte, qui donnera à la Chambre des députés le droit d'élire son président, de faire des interpellations et quelques autres items, que je ne sais pas. Je n'y vois pour ma part aucun inconvénient, attendu que, si une Chambre est assez hostile pour ne pas appeler au fauteuil le candidat du gouvernement, il faut ou changer de politique, ou faire un coup d'État.
La grande difficulté sera pour la responsabilité ministérielle, à laquelle l'empereur est très opposé. En fait, elle existera toujours lorsqu'il y aura un leader dans un parlement. On peut la proclamer dans un pays où on observe la loi, comme en Angleterre ; chez nous, jamais on n'a hésité à faire remonter jusqu'au souverain la responsabilité des actes de ses ministres.
Je vous avouerai que mon seul espoir est dans les bêtises que feront les rouges. Ils commencent assez bien, et il est possible qu'en peu de temps ils effrayent assez le pays pour cesser d'être effrayants eux-mêmes.
Adieu. Faites mes félicitations à M. Gladstone et recommandez-moi aux prières de votre directeur spirituel.