Voilà ce pauvre Libri de l'autre côté de l'Achéron. Ici, presque tout le monde croit qu'il a dépêché le Vrain-Lucas à M. Chasles, pour se venger de lui. Je n'en crois rien. Ledit Vrain-Lucas se défend d'avoir vendu des autographes à M. Chasles. Il lui vendait, dit-il, des copies, qu'il exécutait en fac-simile. « Un autographe de Molière, dit-il, sa signature au bas d'un reçu de fournisseur se vend plus de mille francs. Je lui ai vendu pour moins de deux mille francs vingt copies exactes de lettres de Molière. » Je doute que cette défense l'empêche d'aller fabriquer des chaussons dans quelque pénitencier.

La grande manifestation républicaine annoncée pour le 20 n'aura pas lieu. Les chefs ont eu peur. Cela n'empêche pas que la situation ne soit pas brillante. Le ministère est faible et on ne trouve personne pour le renforcer. D'un autre côté, les bourgeois commencent à s'effrayer un peu.

Ce qui se passe en Espagne est fait pour faire réfléchir. Madame de Montijo m'écrit les choses les plus déplorables. L'Espagne est maintenant divisée en trois zones allant de l'est à l'ouest. 1o Catalogne et Gallice, régime républicain ; on brûle les églises, les archives, les châteaux. 2o Madrid et le centre, régime parlementaire, assez niais, pas méchant et, après tout, tolérable. 3o Andalousie, socialisme et communisme. Tous les propriétaires sont ruinés. Les paysans font la récolte des champs appartenant aux riches et quelquefois les obligent à acheter cette même récolte. Le tout accompagné d'assassinats, de vols et de viols, crimes naturels dans un pays si chaud.

M. le comte de R…, ayant eu la curiosité d'ouvrir la cassette de sa femme, fut surpris d'y trouver des lettres d'hommes de quatre mains différentes, non signées, mais offrant cette conformité qu'on s'y servait de la seconde personne du singulier. Il s'en est pris à l'écriture qu'il connaissait le mieux, ou, selon une autre version, à la plus fraîche en date, qui s'est trouvée celle d'un tout jeune homme, M. de X…, qu'il a transpercé d'un grand coup d'épée ; puis il est allé en grande loge à l'Opéra avec sa femme, magna comitante caterva.

Adieu, mon cher don Antonio. J'espère que notre voyage ne sera pas trop retardé.

CLXVIII

Cannes, 28 octobre 1869.

Mon cher Panizzi,

J'avais fait prêter un serment épouvantable aux demoiselles d'honneur de l'impératrice et à ses deux nièces, de m'écrire de tous les ports, où le yacht impérial s'arrêterait ; mais, jusqu'à présent, je n'ai eu qu'une lettre de Venise. Elle était remplie de points d'admiration. Les sérénades, les promenades en gondole, les glaces et l'enthousiasme du public ont beaucoup touché toutes les voyageuses. Madame de Nadaillac est, je crois, la seule qui se soit occupée du Titien et de Paul Véronèse.

J'attends avec beaucoup de curiosité des nouvelles de Constantinople, particulièrement des deux demoiselles turques, qu'on a données comme cornacs à Sa Majesté. Il paraît qu'elles parlent fort bien français ; mais le curieux est de savoir si elles pensent en turc et si elles traduisent littéralement. En turc, au lieu de dire : « Je regrette de n'avoir pas fait telle chose, excusez-moi, etc., » on dit « J'ai mangé de la… ». En outre, les dames de Constantinople qui ont vu Caragheuz dans les harems, dès leur enfance, parlent des choses les plus secrètes avec une entière liberté. Je crois que les demoiselles d'honneur auront eu beaucoup de jolies choses à apprendre.