Ne mangeant pas, je suis très faible, mais moins cependant que la logique ne semble l'exiger. La vérité est que l'animal s'affaiblit, et, s'il était moins coriace, il y a longtemps qu'il aurait donné sa démission. Je pense très souvent à ce moment-là, et je me demande s'il est très pénible, s'il vous vient des idées différentes de celles que vous avez en santé, en un mot, si vous avez beaucoup d'ennui à mourir? Vous me répondrez qu'il y a beaucoup de variété dans les morts, et que c'est une loterie où l'on gagne et où l'on perd. La difficulté est d'avoir un bon numéro.
Il y a un Prussien qui a inventé une drogue qu'on appelle chloral, dont on dit merveille. Cela vous fait dormir au milieu de toutes les souffrances possibles. Le docteur X…, ici, en a fait l'expérience l'autre jour sur le pauvre Munro ; mais il s'est trompé dans l'administration du remède et lui a suscité une espèce de volcan dans le bras, où il lui avait injecté ledit chloral. J'espère que, avant le moment où j'en userai, on aura mieux appris à s'en servir.
J'ai eu des nouvelles de Rome assez curieuses. L'opposition se compose des évêques allemands, de quelques Français et de quelques Espagnols. Les plus extravagants sont les évêques américains, je dis les Yankees, et après eux, les Anglais. La personne qui m'écrit, et que je crois assez bien informée, ne doute pas qu'on ne fasse passer l'infaillibilité du pape et toutes les facéties ejusdem farinæ. Il en sera au concile comme au Corso, pendant la Ripresa de' Barberi. De méchantes rosses qu'on a beaucoup de peine à faire trotter, galopent avec fureur par émulation. De même les sept cents évêques vont prendre le mors aux dents par la contagion de l'exemple. Outre les évêques, il vient une grande quantité d'imbéciles qui croient fermement que le concile peut mettre un terme au malaise général et guérir tous les maux de la société. Ces niais-là ne contribuent pas peu à monter la tête aux niais mitrés et au respectable Père qui porte trois couronnes et dont la grande préoccupation est de faire le bonheur du genre humain. Il est très probable que de tout cela sortira quelque énorme brioche. Un schisme est-il possible aujourd'hui? Je ne le crois pas ; mais il y aura maintes difficultés dans les ménages, car les femmes ont toujours grand'peur d'être excommuniées. Le plus probable, c'est que tous les gouvernements catholiques se mettront en hostilité contre le pape.
Adieu, mon cher Panizzi ; je vous parle du concile parce que la politique me fait horreur. Nous allons à tous les diables.
CLXXII
Cannes, 6 janvier 1870.
Mon cher Panizzi,
Je vous souhaite une heureuse année accompagnée de plusieurs autres. Je vais mal. Rien ne me soulage ; je ne mange plus guère et j'ai même une répugnance extraordinaire pour toute espèce de nourriture. Mauvais symptôme! Ce ne serait rien si je ne souffrais pas, mais j'ai des jours bien pénibles et des nuits pires. Que voulez-vous! c'est un voyage difficile vers un pays qui n'est peut-être pas des plus agréables.
Je crois que vous accusez les jésuites à tort ; non que je veuille les défendre, mais ce ne sont pas les plus mauvais entre les pères du concile. Ce n'est pas le fanatisme qui a jamais distingué les jésuites. Au contraire. Ils cherchent à vivre avec le monde et ils ont (ou du moins ils avaient) assez d'esprit pour ne pas s'opposer au courant. Ils savaient se conformer aux temps et aux usages. Aujourd'hui et particulièrement dans le concile, il y a une majorité d'imbéciles fanatiques. Les évêques allemands et les nôtres sont, je crois, jésuites ou jésuitisants ; pourtant ils sont tout à fait opposés à l'infaillibilité et aux autres prepotenze des évêques fanatiques. La majorité se compose de prélats in partibus, créatures du pape ou d'évêques italiens, espagnols, américains, tous gens plus ou moins irrités contre le gouvernement de leur pays. Ce sont en quelque sorte des émigrés qui ne demandent qu'à se venger, trop peu éclairés, d'ailleurs, pour savoir comment il faudrait s'y prendre. Le résultat de l'infaillibilité et d'un manifeste contre les lois politiques des pays constitutionnels, résultat qui me paraît probable, sera la séparation de l'Église et de l'État. Alors les abbés de bonne compagnie gagneront beaucoup d'argent, et tous les curés de village mourront de faim. Probablement il faudra augmenter la police et la gendarmerie.
Il paraît que le nouveau ministère cause une grande joie. Les fonds ont haussé de deux francs. A la bonne heure! Un tiers des nouveaux ministres est orléaniste, un autre tiers républicain ; des gens d'affaires, je n'en vois pas. Leur éloquence même me semble fort problématique. Ils vont avoir Thiers pour mentor, et d'abord n'auront que les irréconciliables à combattre. Je crois qu'en peu de temps ils auront rendu l'administration impossible, d'où sortira une crise très favorable à la sociale. Voilà mes prédictions. Priez qu'elles ne se vérifient pas!