La comtesse que vous avez vue à Biarritz a un érysipèle sur la figure. Vous savez qu'elle ne l'a pas médiocrement large, jugez ce que ce doit être à présent. Il n'y a pas de potiron qui l'égale.
L'agitation des prochaines élections est grande en ce moment et on ne parle plus d'autre chose. Comme vous faites fi de la politique espagnole, je vous régalerai d'un cancan qui pourra vous intéresser.
Il y a ici un Anglais, sir C…, lequel a pris pour femme une miss ***. Il paraît que, soit à cause de la différence d'âge (il est vieux et elle jeune), soit à cause d'une grande inégalité de proportions, le mariage n'a point été consommé, ou l'a été imparfaitement. Il y a quelque temps pourtant que lady C… s'excusait de ne pas aller à un bal sur une fausse couche. Quoi qu'il en soit, elle est devenue amoureuse du duc de F… et elle a demandé le divorce pour cause d'impuissance de son mari. Sur ce point, quelques filles de Madrid donnaient des renseignements pas trop désavantageux. Mais sir C… a plaidé guilty et le mariage a été cassé, et sa femme, avec un certificat de virginité, vient d'épouser le duc de F… On l'annonce à Madrid, et on se demande si on la recevra dans le monde. Mais ce n'est pas la fin de l'aventure. Le duc de F… s'est brouillé avec sa sœur, une petite bossue très spirituelle qui est duchesse d'U… Ils sont en procès pour des majorats et des titres. Or la duchesse d'U… a découvert que son frère était né avant le mariage de sa mère avec le dernier duc de F… Il est né en France et son acte de naissance, d'après les registres de l'état civil à Paris, constate le fait. Pour hériter de son père, il a produit un acte signé d'un curé, un extrait de baptême qui lui donne plusieurs années de moins qu'il n'en a en réalité. En Espagne, l'acte religieux suffit ; mais vous savez qu'il n'en est pas de même en France, depuis qu'on a retiré au clergé le soin de constater l'état civil des chrétiens. Vous voyez qu'un assez joli procès se prépare d'où il pourra bien résulter que miss *** perdra sa virginité, mais ne sera plus duchesse, grand malheur pour elle, dit-on, surtout parce qu'avec le duché s'envole une fortune très considérable.
J'ai eu des nouvelles de Saint-Cloud meilleures que celles que je vous donnais. D'esprit et de corps, on va mieux. J'ai eu quelque inquiétude pendant un moment. A présent, tout est assez bien. Ici, on est très contraire au traité du 15 septembre. On a quelque envie de vouloir garder le saint-père. Mais il y a la question d'argent qui refroidit le zèle religieux comme en tout pays.
Adieu, mon cher Panizzi ; je pense quitter Madrid pour la Provence vers le 10 novembre.
XXIX
Madrid, 12 novembre 1864.
Mon cher Panizzi,
Vous m'inquiétez avec votre abstinence de pain et de végétaux farineux, et je ne comprends pas trop ce genre de traitement. Auriez-vous quelques symptômes diabétiques? C'est aujourd'hui la grande mode, et nos médecins en trouvent partout. Je connais une foule de gens qui se portent à merveille et qu'on tourmente avec un régime. Ce qui vous guérirait plus que toutes les drogues, ce serait un repos un peu prolongé dans un pays moins froid et moins humide que celui que vous habitez. Le British Museum ne pourrait-il se passer de vous pendant trois ou quatre mois? Réfléchissez mûrement là-dessus et pensez que « le moule du pourpoint », comme dit Rabelais, est chose importante et qu'il faut s'en occuper.
Quoi qu'il en soit des tendresses de sir C…, il va partir pour Londres. Son ex-femme arrive aujourd'hui à Madrid. Hier, l'infant don Henrique a été mis dans un chemin de fer et dirigé vers les Canaries. Il paraît qu'il a écrit à la reine des impertinences sur sa politique. Il a ensuite demandé pardon, mais on l'a envoyé promener. Vous savez peut-être que c'était un des candidats à la main de la princesse votre amie.