Adieu, mon cher Panizzi. Hier, on a fait une pétition au Sénat contre la prostitution. J'avais envie de citer lord Melbourne. Le vieux Dupin a fait un petit speech excellent pour demander si les belles dames avaient objection à la concurrence? Nous avons voté l'ordre du jour.
XLIX
Paris, 26 juin 1865.
Mon cher Panizzi,
Catherine de Médicis disait à Henri III après la mort du duc de Guise : « Bien coupé ; à présent, il s'agit de coudre. » A vous dire le vrai, je ne croirai à votre démission que lorsqu'elle sera acceptée, et, sans vous faire de compliments, je ne crois pas qu'il y ait de ministre qui ne se donne beaucoup de peine pour vous retenir. M. Gladstone, qui est je crois votre ministre, s'en donnera plus que tout autre, d'autant plus que vous ne lui laissez personne qui puisse vous remplacer. Je le répète, il n'y a pas de compliments entre nous ; et vous le savez comme moi, que vous n'avez pas de remplaçant possible, attendu qu'on ne trouverait pas dans les trois royaumes un homme aussi bien venu que vous dans le monde et en faveur auprès de tous les partis. Je ne vois pas trop comment vous pourrez répondre à M. Gladstone vous disant : « Vous nous mettez dans un grand embarras. Patientez et élevez-nous un successeur. » Mon espérance est que, dans ce combat, où je ne serais pas fâché d'ailleurs que vous fussiez vaincu, vous fixerez des conditions qui vous donnent de plus longues vacances et moins de peine. Vous avez autant de droits qu'un évêque à un coadjuteur. En tout cas, j'attends de vos nouvelles avec impatience.
Je ne sais si je vous ai parlé des yeux de madame de Montijo. Elle est menacée de la cataracte et, de plus, d'une autre maladie qu'on appelle glaucome ou glaucose. Il y a ici un très savant oculiste, inventeur d'un instrument avec lequel on voit dans l'intérieur d'un œil comme dans une assiette. Il dit que, si elle ne se fait pas opérer assez promptement, elle sera irrémissiblement aveugle. Elle a pris cet arrêt avec beaucoup plus de calme que nous ne l'espérions, et je crois qu'elle s'y résigne de bonne grâce. Elle est, d'ailleurs, en bon état général de santé. Voilà un motif de plus contre le voyage d'Angleterre ; mais il était d'ailleurs inutile, comme vous le saviez.
Je lis cette affreuse histoire de Carlyle et je suis continuellement tenté de jeter le livre par la fenêtre. Il y a pourtant des recherches et du travail, mais une prétention insupportable et une outrecuidance achevée.
La conférence du Journal des Savants m'a jeté une tuile sur la tête, en me chargeant de faire un article sur l'Histoire de César. Je me trouve avec cette conférence comme vous avec vos Trustees. Ils me prennent par les sentiments et me demandent l'article en question comme un service au journal et à eux-mêmes. J'ai donc été obligé de me résigner en dimittendo auriculum ut iniquæ montis asellus. Pourriez-vous me dire s'il y a eu dans quelque revue anglaise quelque bon article sur l'ouvrage, ou du moins quelque article qui ait fait sensation dans le monde policé, et, dans ce cas, veuillez me l'indiquer ; vous me rendrez un grand service.
M. de Flahaut est parti pour Londres, il y a trois jours. Je ne sais s'il compte y passer quelque temps. Il m'a invité à aller le voir en Écosse, mais c'est un peu loin pour un asthmatique.
Dupin a fait l'autre jour au Sénat un discours très amusant à propos de la suppression de la prostitution. Il a parlé tout à fait comme lord Melbourne à l'archevêque de Canterbury, et nous avons voté pour ces dames à une assez grande majorité, considérant le peu d'usage que nous en faisons.