Avant-hier, nous avons eu la visite du prince Napoléon et de la princesse Clotilde. Ils vont à Paris ; je ne sais pas s'ils iront à Compiègne pendant la visite du roi de Portugal. Lorsque j'ai quitté Paris, on disait que l'impératrice avait invité la princesse Clotilde et qu'on offrirait au prince Napoléon de reprendre la présidence de la commission de l'exposition universelle. Le fait est que, depuis sa démission, tout y va à la diable. D'un autre côté, revenir sur le passé et lui rendre une position dont il peut abuser, c'est s'exposer beaucoup.

Voilà pas mal de méchantes petites affaires qui tombent comme des tuiles sur le nouveau cabinet : les réclamations américaines, le Chili et les fénians. Les fénians ont cela de bon, qu'ils feront comprendre aux Anglais ce que c'est que la république rouge, plus sérieuse malheureusement chez nous qu'en Irlande.

Adieu, mon cher Panizzi ; veuillez me rappeler au souvenir de nos amis. J'avais un renseignement à vous demander, mais je l'ai oublié en commençant cette lettre. Signe de vieillesse.

LXVI

Cannes, 18 décembre 1865.

Mon cher Panizzi,

Nous avons un temps vraiment extraordinaire même pour le pays. Jusqu'à présent, l'hiver a été si doux, que les chênes n'ont pas encore perdu leurs feuilles et qu'elles ne sont pas même jaunies. Tous les autres arbres sont en feuilles ou en fleurs, et nous avons déjà eu des anémones. Mais ce qui vous intéressera plus que tout le reste, c'est qu'on nous a envoyé de Gênes d'excellentes truffes blanches. Hier, Fould et moi en avons mangé une grande assiette, chauffées légèrement avec de l'huile vierge de ce pays pour tout assaisonnement, outre un peu de jus de citron, ou, ce qui vaut mieux, de mandarines amères.

On s'attend, en Espagne, à quelque catastrophe. Les progressistes sont arrivés au dernier degré d'irritation, la dynastie au dernier degré de mépris, et, au ton où les choses sont montées, il est à prévoir qu'un dénouement ne peut avoir lieu qu'à coups de fusil. C'est même, je crois, la seule chance de salut pour la reine ; O'Donnell est homme à réprimer une émeute aussi vigoureusement que le gouverneur de la Jamaïque. Cela donnerait quelques années d'existence de plus au trône de Sa Majesté Catholique.

Expliquez-moi ce qui se passe en Italie, que je ne comprends pas du tout. Où est la majorité et que veut-elle? Est-ce une guerre de portefeuilles, ou bien une guerre de principes qui va avoir lieu dans le Parlement? J'ai peur qu'on ne fasse quelque sottise du côté de la Vénétie ou de Rome, précisément pour nous empêcher de compléter l'évacuation.

J'admire beaucoup l'affaire de la Jamaïque. L'Angleterre trouve toujours des hommes énergiques à la hauteur des plus graves circonstances, et non seulement énergiques, mais assez dévoués pour risquer les plus grandes énormités, si elles sont nécessaires. Il me semble qu'on a pendu beaucoup plus qu'il ne fallait, peut-être même les gens qu'il ne fallait pas ; mais l'insurrection a été arrêtée net, et l'exemple durera, même si l'on désavoue le gouverneur. Voilà la véritable politique, malheureusement impratiquée et peut-être impraticable dans ce pays-ci.