Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir : comme un prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries. Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le mettre à la porte. Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir que le gouvernement anglais ait un intérêt quelconque à attirer le pape à Malte. Autant vaudrait introduire des rats dans sa maison. Pourtant, ici nos politiques de l'opposition croient que M. Odo Russell travaille à cela depuis plusieurs années, et ils disent que ce serait un grand malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très incommode. Je ne me représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui dire. Probablement la conversation a été plutôt littéraire que politique.
Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans votre pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse, elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriques dans un bâtiment plein d'étoupes.
Je suis désolé de la maladie de lord Ashburton ; dit-on qu'il y ait quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de mort? Ce serait une sorte d'espoir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur. L'accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu'il n'y a rien de si embêtant que la douleur et, quand ou peut l'éviter, c'est un grand point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un in manus, ou qu'on ait dans sa poche une absolution in articulo mortis de notre saint-père.
Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un water-closet, comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquentation des Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez-vous des maisons à Rome, où le water-closet, sans water et sans clôture, est sur l'escalier, le trône caché par un rideau très court, en sorte qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu de très jolies jambes de cette façon, et je fus si bête, que je hâtai le pas.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et soignez-vous. On dit qu'on va vendre la collection Blacas. Le British Museum est-il en fonds pour acheter? Il y a de bien belles choses.
CV
Paris, 7 novembre 1866.
Mon cher Panizzi,
Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de peine pour beaucoup de raisons ; la première, à cause de vous ; la seconde, à cause de moi ; la troisième parce que je vois avec chagrin votre nature originale modifiée, et permettez-moi de le dire, un peu pervertie par le contact des Anglais. Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie peu poétique qu'on appelle la courante ; mais se rendre malade pour la dissimuler serait la pire chose du monde. Il est possible, je pense, de remédier à cela. Je ne sais si je vous ai donné un remède arabe, dont nos gens se trouvent très bien en Afrique. On met dans un bol de la gomme arabique pulvérisée, une once ou une demi-once, et on y ajoute de l'eau, goutte à goutte, de manière à en former une pâte assez épaisse, qu'on avale. Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela opère de deux manières : médicalement et physiquement. Cela calme l'inflammation du tube intestinal, et cela le revêt d'une sorte de couche solide qui le met à l'abri des irritations pendant quelque temps. Je sais force officiers qui s'en sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez pas tout à fait à vos projets et que vous vous appliquerez à concilier l'utile dulci, les soins de votre ventre et ceux de votre santé générale.
J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il paraît qu'on s'agite beaucoup. Le pape, de son côté, ne manque pas une sottise, à faire ou à dire. On paraît craindre que, aussitôt après le départ du corps d'armée, il y ait une révolution. C'est l'espoir des mazziniens, et il y a, dit-on, à Rome, un parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son opinion, que par esprit d'hostilité personnelle contre l'empereur. Il me semble qu'il y a un peu d'exagération.