Adieu, mon cher Panizzi ; vous ne me parlez ni de votre santé ni de Cannes. Nous avons trop de soleil. Venez donc!

CVIII

Cannes, 7 décembre 1866.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu avec plaisir que la démonstration de lundi dernier était tournée, comme on dit, en eau de boudin. Cela n'empêche pas que la chose ne soit bien grave. Il suffit de voir la façon dont on en parle, et les éloges que le Times donne aux ouvriers intelligents, etc., qui exécutaient cette parade. On se réjouit qu'il n'y ait eu que vingt-cinq mille hommes à la procession, mais soixante-dix mille billets ont été vendus, et c'est bien du monde. Quelle est la vérité sur le fénianisme? Est-ce un hoax dans lequel le gouvernement donne tête baissée, ou bien la chose est-elle réellement sérieuse? Mais quelle est la situation de l'Angleterre, et quel rôle va-t-elle jouer dans la question d'Orient?

Grâce à Dieu, il paraît que le voyage de madame de la Rune est tombé dans l'eau. Du moins j'ai des rapports de gens bien informés qui disent qu'il n'en est plus question. Si, comme je le crois, l'affaire s'est faite et défaite en famille et sans éclat, tout est pour le mieux.

La prospérité de ces canailles de Yankees est effrayante. Près d'un milliard de surplus dans leur budget, après quatre années de guerre! Le discours du président Johnson ne nous promet pas poires molles, ni à vous non plus. Quoi que vous en disiez, c'était dans l'œuf qu'il fallait écraser l'aigle américaine (pour parler comme Victor Hugo). Et, si l'annexion de la Savoie a pu avoir sur lord Palmerston l'influence que vous dites, et l'a empêché d'accepter l'offre d'une intervention à frais communs, cela prouve encore davantage qu'il était bien vieux quand il est mort.

Je crois que le pape s'en ira de Rome, car il est bête et il est conseillé par de méchantes bêtes. Il nous donnera une belle occasion de faire des sottises. J'ai encore quelque espoir qu'on se contentera d'en dire. Pourvu qu'il n'emporte pas les archives du Vatican, nous nous consolerons, moi du moins, et vous aussi, je pense.

Nous attendions ici Du Sommerard. Au moment où il allait partir, on l'a mis en réquisition pour l'Exposition universelle, et le voilà attaché à la chaîne in æternum, c'est-à-dire jusqu'à la fin de l'année prochaine.

On nous annonce l'arrivée prochaine de Cousin et de Barthélemy-Saint-Hilaire. Édouard Fould, avec une incomparable cuisinière, sera ici le 20. Elle fait des sauces à se lécher les doigts jusqu'au coude!