[CCVIII]
Paris, samedi 3 septembre 1859.
Je crains fort que nous ne nous rencontrions plus cette année de ce côté-ci de l'Achéron, et je ne veux pas partir sans vous dire adieu et vous informer un peu de mes pérégrinations. Je pars lundi, c'est-à-dire après-demain, pour Tarbes, où je resterai probablement jusqu'au 12, ou peut-être jusqu'au 15. Je reviendrai à Paris pour quelques jours et je repartirai bientôt après pour l'Espagne. Si je croyais aux pressentiments, je ne passerais pas les Pyrénées; mais il n'y a plus à reculer, il faut que je fasse ma visite, qui sera probablement la dernière, à Madrid. Je suis trop vieux et trop souffrant pour faire encore une fois une expédition semblable. Si je ne me faisais une affaire de conscience d'aller dire adieu à de très-bons amis, je ne bougerais pas de mon trou. Sans être malade, je suis si nerveux, que c'est pire qu'une maladie; je ne dors ni ne mange et j'ai les blue devils. Ce qui me console, c'est que vous vous amusez beaucoup et que vous engraissez à vue d'œil parmi vos montagnes et vos provinciaux.
J'ai fait venir de Londres les Mémoires de la princesse Daschkoff, et je ne suis pas encore bien consolé des trente francs qu'ils m'ont coûté. On me promet pour mon retour de Tarbes un roman écrit en dialecte petit-russien et traduit en russe par M. Tourguenieff. C'est, dit-on, un chef-d'œuvre très-supérieur à l'Oncle Tom. Il y a encore les Lettres de la princesse des Ursins, qu'on me vante beaucoup. Mais j'ai cette femme en horreur et je n'en veux pas. En fait de livres lisibles, je ne sais rien de neuf; j'en ai essayé beaucoup pour passer les soirées de solitude, et je trouve qu'il n'y en a pas qui vaillent la peine qu'on les coupe. J'ai rencontré M. About l'autre jour, il est toujours charmant. Il m'a promis quelque chose. Il demeure à Saverne et passe sa vie dans les bois. Il y a un mois, il a rencontré un animal très-singulier, qui marchait à quatre pattes dans un habit noir, avec des bottes vernies sans semelles; c'était un professeur de rhétorique d'Angoulême qui, ayant eu des malheurs conjugaux, était allé jouer à Bade, avait perdu tout en très-peu de temps, et, retournant en France par les bois, s'était perdu et n'avait pas mangé depuis huit jours. About l'a porté ou traîné jusqu'à un village où on lui a donné du linge et à boire, ce qui ne l'a pas empêché de mourir au bout de huit jours. Il paraît que, lorsque l'animal-homme a vécu pendant quelque temps dans la solitude et qu'il est arrivé à un certain état de délabrement physique, il paraît, dis-je, que ce chef-d'œuvre marche à quatre pattes. About assure que cela fait un très-vilain animal.—Écrivez-moi chez M. le ministre d'État, à Tarbes.
Adieu. J'espère que l'automne s'annonce pour vous plus humainement que pour moi. Froid et pluie avec beaucoup d'électricité dans l'air. Soignez-vous, mangez et dormez, puisque vous le pouvez.
[CCIX]
Paris, 15 septembre 1859.
J'aurais voulu vous écrire de Tarbes aussitôt après avoir reçu votre lettre, mais j'ai été toujours en course et en agitation. D'abord est venue une lettre de Saint-Sauveur, où il m'a fallu aller passer un jour, et, le lendemain, on m'a rendu ma visite, chez M. Fould[1]; en conséquence de quoi, il y a eu grand remue-ménage, et madame Fould a improvisé dîner et déjeuner, ce qui n'est pas une petite affaire dans une ville comme celle que je viens de quitter. En outre, comme il fallait loger huit personnes, j'ai dû quitter ma chambre ainsi que le fils de la maison, et aller à l'auberge. Au milieu de tout cet auguste tracas, il m'eût été impossible de trouver du papier et une plume dans la maison. Je suis parti le 13 pour aller coucher à Bordeaux et je suis arrivé ici hier au soir, sans autre encombre que d'avoir perdu mes clefs, ce qui, parmi les petites misères, est une des plus considérables. Il me reste l'espoir de les retrouver ou celui de trouver des serruriers. Quant à mon voyage en Espagne, je suis aux ordres d'un de mes amis qui part avec moi. C'est un membre des Cortès, et son établissement s'ouvre le 1er octobre; très-probablement nous partirons le 25: je ne sais pas son dernier mot. Nous prendrons le train de Marseille pour aller par mer à Alicante. . . .
. . . . . . . . . . . .