[Marseille, 18 novembre 1860.]
Malheureusement, il était trop tard! On met sur raffiche que les bateaux partent à quatre heures, et c'est à midi. Mardi prochain, mon petit paquet partira sans faute. Je pense que ma lettre partira par le même paquebot. Et maintenant que cette grande affaire est terminée, je reprends mes questions: Êtes-vous allée voir les bains maures? Quelles femmes avez-vous vues à ces bains? Je suis porté à croire que l'habitude de vivre les jambes croisées doit leur faire des genoux horribles. Si vous n'approuvez pas leurs façons de toilette, je suppose que vous adopterez le kohl pour les yeux. Outre que cela est très-joli, on dit encore que l'usage en est excellent pour se préserver des ophthalmies, très-ordinaires et très-dangereuses pour nos yeux européens dans les climats chauds. Je vous accorde donc mon autorisation sur cet article.
Je suis fâché de la mort de la pauvre lady M***, qui était une bonne femme, malgré ses opinions sur les hommes et sur les choses. Est-il vrai qu'elle ait écrit un livre, un voyage ou un roman? je ne sais plus lequel, mais on m'en a dit du bien en Angleterre. Mon ami de Glenquoich, M. Ellice, va être mon voisin cet hiver. Il vient d'acheter en Écosse, pour cent vingt mille livres sterling, une terre à côté de la sienne, ou plutôt des lacs, des rochers et des bruyères de plusieurs lieues en long et en large. Je ne me représente guère ce que cela peut rapporter, sinon des grouses et des cerfs dans la saison. Il me semble que, si j'avais trois millions à mettre en terre, je préférerais les employer au Midi qu'au Nord. J'emporte avec moi une nouvelle édition des œuvres de Pouschkine, et j'ai promis de faire un article sur lui. Je me suis mis à lire ses poésies lyriques et j'y trouve des choses magnifiques, tout à fait selon mon cœur, c'est-à-dire grecques par la vérité et la simplicité. Il y en a quelques-unes très-vives que je voudrais traduire pourtant, parce qu'en ce genre, de même qu'en bien d'autres, il me paraît très-supérieur pour la précision et la netteté. Quelque chose dans le genre de l'ode de Sappho, Δἑδὴχε μἐυ ᾶ σελἁνοι, me rappelle que je vous écris la nuit dans une chambre d'auberge, et je pense à toute sorte d'histoires du bon temps, etc. De toutes les petites misères de ce temps-ci, la pire pour moi, c'est l'insomnie. Toutes les idées sont noires et on se prend en grippe soi-même.
Adieu, chère amie; tâchez de vous bien porter et de dormir. Vous avez encore plus beau temps que nous et plus joyeuse compagnie. Mangez-vous des bananes à Alger? C'est le meilleur fruit du monde, à mon avis, mais je voudrais en manger avec vous. Sur cette idée-là, chère amie, je vous souhaite le bonsoir. Je serai à Cannes vers le 25 de ce mois.
[CCXXXV]
Cannes, 13 décembre 1860.
Vous écrivez avec une concision toute lacédémonienne, et, de plus, vous avez un papier qui sans doute ne se fabrique qu'exprès pour vous. Pourtant, vous avez beaucoup de choses intéressantes à me conter. Vous vivez parmi les barbares, où il y a toujours à observer, et vous pouvez voir mieux que personne, à cause de la crinoline que vous portez, et qui est un passe-port très-utile. Malgré cela, vous ne m'avez appris qu'une particularité, que je soupçonnais déjà, et encore, vous ne m'avez pas dit ce que vous en pensiez, et si vous trouviez que cela fût digne d'être imité. Vous avez dû voir dans les bazars une grande quantité de brimborions, et vous auriez pu les examiner et me rendre compte de ce qui aurait dû me convenir. Enfin, vous ne vous acquittez pas du tout de votre rôle de voyageuse. Pour moi, je vis dans mon trou et je n'ai rien à vous mander, si ce n'est que nous avons eu un temps de chien au commencement de ce mois. La Siagne, qui est un petit ruisseau entre la montagne de l'Estérel et Cannes, a débordé et couvert la plaine, ce qui lui donne un aspect des plus curieux et des plus pittoresques. La mer, de son côté, poussée par un vent du sud, venait battre en bas de mon balcon, et ma maison a été changée en île pendant une nuit. Tous ces désastres ont été effacés par un jour de soleil. J'ai chaud et je me porte assez bien, mais je dors mal et j'ai tout à fait perdu l'habitude de manger; pourtant, je fais plus d'exercice qu'à Paris.
Le remue-ménage politique du commencement de ce mois m'a un peu agité, quelque désintéressé que je sois dans la question. Vous savez combien j'étais lié avec la principale victime[1]. Je ne sais rien encore de positif au sujet des motifs de sa disgrâce. Il est évident seulement qu'il y a une belle dame dans l'affaire, laquelle tenait beaucoup, je crois, à occuper son appartement, et qui y travaillait depuis longtemps déjà. Il a pris la chose moins philosophiquement que je ne croyais, et que je n'aurais fait à sa place. Mais il y a eu des procédés qui l'ont blessé, à ce que je crois. Quant aux mesures libérales, je ne sais trop qu'en penser; il faut voir à l'œuvre. Je ne pense pas qu'elles fussent nécessaires; mais, en principe, il vaut mieux donner que d'accorder ce qu'on demande après avoir laissé le temps de demander et d'être impatient. D'un autre côté, il se peut que l'empereur cherche dans les Chambres un appui pour sortir de la fausse position où nous sommes en Italie, gardant un pape qui nous excommunie in petto, et près de nous brouiller avec nos amis pour ménager la vanité d'un bambin[2] qui ne nous a jamais voulu de bien. Il est clair que, si les Chambres, dans leur adresse, recommandent la doctrine de non-intervention, ce sera un motif pour retirer de Rome le général de Goyon, et laisser les Piémontais se débrouiller comme ils l'entendront et comme ils le pourront. Ici, je dis dans toute la France, les gens qui mettent des habits noirs et qui se prétendent puissants sont pour le pape et le roi de Naples, comme s'ils n'avaient pas fait de révolution en France. Mais leur amour de la papauté et de la légitimité ne va pas jusqu'à dépenser un écu pour elles. Lorsqu'on sera obligé de s'expliquer catégoriquement, je ne doute pas que la doctrine de l'intervention ne soit prônée très-vivement. Maintenant, quel sera l'effet de la recrudescence d'éloquence que les nouvelles concessions vont nous attirer? Je ne le devine pas; mais les anciens parlementaires commencent à dresser les oreilles. M. Thiers va, m'écrit-on, se mettre sur les rangs pour la députation à Valenciennes, et je pense que cet exemple sera imité par bien d'autres. Je ne me représente pas trop ce que deviendront les ministres sans porte-feuille chargés de la partie de l'éloquence dans le Corps législatif et au Sénat, mais il sera drôle de voir des orateurs comme MM. Magne et Billault avec les Jules Favre et tutti quanti.
Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles un peu plus longuement. N'oubliez pas les détails de mœurs algériennes, dont je suis très-curieux. Dites-moi quel temps vous avez et comment vous vous en trouvez.