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[CCLVI]
Londres, British Museum, 6 juin 1862.
Chère amie, je commence à entrevoir le terme de mes peines. Mon rapport au jury international dans le plus pur anglais-saxon, sans un seul mot tiré du français, a été lu hier par moi, et l'affaire est bâclée de ce côté. Il m'en reste un autre (rapport) à faire à mon gouvernement. Je crois que, d'ici à quelques jours, je serai libre, et, très-probablement, je pourrai partir pour Paris du 15 au 20 de ce mois. Vous feriez bien de m'écrire avant le 15 où vous serez à cette époque, et quels sont vos projets.
Décidément, je crois que l'exhibition fait fiasco. Les commissaires ont beau faire des réclames et battre le tambour, ils ne peuvent y attirer la foule. Pour ne pas trop perdre, il leur faut cinquante mille visiteurs par jour, et ils sont bien loin de leur compte. Le beau monde n'y va plus depuis qu'on ne paye plus qu'un schelling, et le vilain monde n'a pas trop l'air d'y prendre goût. Le restaurant y est détestable. Il n'y a que le restaurant américain qui soit amusant. Il y a des breuvages plus ou moins diaboliques qu'on boit avec des pailles: mint julep ou raise the dead. Toutes ces boissons sont du gin plus ou moins déguisé. Je dîne en ville tous les jours jusqu'au 14. Après quoi, j'irai faire une visite à Oxford, pour voir M. Max Müller et quelques bouquins de la bibliothèque bodléienne, puis je partirai. Je suis excédé de l'hospitalité britannique et de ses dîners, qui ont l'air d'être tous faits par le même cuisinier inexpérimenté. Vous ne vous figurez pas quel désir j'ai de prendre un bouillon de mon pot-au-feu. À propos, je ne sais si je vous ai dit que ma vieille cuisinière me quitte, pour se retirer dans ses terres. Elle était chez moi depuis trente-cinq ans. Cela me contrarie au dernier point, car il n'y a rien de si désagréable que les nouveaux visages.
Je ne sais quel a été le plus grand effet produit ces jours derniers par deux événements considérables: l'un, la défaite des deux favoris au Derby, par un cheval inconnu; l'autre, la défaite des torys à la Chambre des communes. Cela a semé Londres de figures lamentables, toutes très-plaisantes à voir. Une jeune dame qui se trouvait dans une tribune s'est évanouie en apprenant que Marquis était battu d'une longueur de tête par un rustre sans généalogie, pedigree. M. Disraeli fait meilleure contenance, car il se montre à tous les bals.
Adieu, chère amie.