[CCLXVI]

Paris, 26 avril 1863.

Chère amie, comme je ne comptais pas sur votre manière de voyager en tortue, je ne vous ai pas écrit à Gênes. J'adresse ma lettre à Florence, où j'espère que vous vous arrêterez quelque temps. C'est, de toutes les villes d'Italie que je connais, celle qui a conservé le mieux son caractère du moyen âge. Ayez soin seulement de ne pas vous enrhumer si vous demeurez au Lung'Arno, comme font les honnêtes gens. Quant à Rome, je suis très hors d'état de vous donner des conseils, car il y a très-longtemps que je n'y suis allé. Je vous ferai seulement les deux recommandations suivantes: d'abord de ne pas être à l'air au moment de la chute du jour, parce que vous pourriez fort bien attraper la fièvre. Il faut se faire conduire un quart d'heure avant l'Angelus à Saint-Pierre, et attendre que l'étrange précipité humide qui se fait dans l'atmosphère à cette heure-là soit passé. Il n'y a rien, d'ailleurs, de plus beau pour la rêverie que cette grande église à la chute du jour. Elle est sublime en vérité, lorsqu'on n'y voit rien distinctement. Pensez-y à moi. Ma seconde recommandation, c'est, s'il fait un jour de pluie, de l'employer à voir les Catacombes. Quand vous y serez, allez-vous-en dans un de ces petits corridors donnant dans les rues souterraines; éteignez votre bougie et restez seule trois ou quatre minutes. Vous me direz les sensations que vous aurez éprouvées. J'aurais du plaisir à faire l'expérience avec vous; mais alors vous ne sentiriez peut-être pas la même chose. Il ne m'est jamais arrivé à Rome de voir ce que je m'étais proposé de voir, parce que, à chaque coin de rue, on est attiré par quelque chose d'imprévu, et c'est le grand bonheur de se laisser aller à cette sensation. Je vous engage encore à ne pas trop vous livrer à la visite des palais, qui sont pour la plupart un peu surfaits. Occupez-vous surtout des fresques en fait d'objets d'art, et des vues en fait de nature mêlée d'art. Je vous recommande la vue de Rome et de ses environs prise de Saint-Pierre in Montorio. Il y a là aussi une très-belle fresque du Vatican. Faites-vous montrer au Capitole la louve de la République, qui porte la trace de la foudre qui l'a frappée du temps de Cicéron. Ce n'est pas d'hier. Croyez que vous ne pourrez pas voir la centième partie de ce que vous devriez voir dans le peu de temps que vous pouvez consacrer à votre voyage, mais qu'il ne faut pas trop le regretter. Il vous restera un grand souvenir d'ensemble qui vaut mieux qu'une foule de petits souvenirs de détail.—Je me sens infiniment mieux portant et je regrette bien votre départ. Je vous dirai, d'ailleurs, comme votre sœur, que vous avez bien fait de profiter de l'occasion pour voir Rome. Reste la question des dédommagements que je vous prie de ne pas perdre de vue. J'espère que vous y pensez quelquefois. Il n'y a guère de beau lieu que j'aie vu où je n'aie regretté de ne pouvoir l'associer à vous dans mes souvenirs. Adieu, chère amie; donnez-moi souvent de vos nouvelles, quelques lignes seulement; amusez-vous bien et revenez-nous en bon état. Lorsque je vous saurai à Rome, je vous donnerai mes commissions. Adieu encore.


[CCLXVII]

Paris, 20 mai 1863.

Chère amie, je vous écris avec une grippe abominable. Depuis quinze jours, je tousse au lieu de dormir, et je suis pris de crises d'étouffement. Le seul remède est de prendre du laudanum, et cela me donne des maux de tête et d'estomac presque aussi pénibles que la toux et l'étouffement. Bref, je me sens faible et avvilito, m'en allant à tous les diables, ma santé et moi. Je désire qu'il n'en soit pas de même pour vous. Je crois vous avoir dit qu'il fallait prendre bien garde à l'humidité, qui, dans le pays où vous êtes, accompagne le coucher du soleil. Ayez soin de n'avoir jamais froid, dussiez-vous avoir trop chaud. Je vous envie d'être dans ce beau pays, où l'on a de douces et agréables mélancolies qu'on se rappelle ensuite avec plaisir; mais je voudrais que, pour faire mieux la comparaison, vous allassiez passer une semaine à Naples. De toutes les transitions, c'est la plus brusque et la plus amusante que je connaisse. En outre, elle a l'avantage de la comédie après la tragédie; on va se coucher avec des idées bouffonnes. Je ne sais si la cuisine a fait des progrès dans les États du saint-père. C'était, de mon temps, l'abomination de la désolation, tandis qu'à Naples on trouvait à vivre. Il est possible que les révolutions politiques aient passé le niveau sur les deux cuisines, et que, friande comme vous êtes, vous les trouviez mauvaises l'une et l'autre. Nous vivons ici sur les histoires arrivées ou prêtées à madame de ***. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle est folle à lier. Elle bat ses gens, elle donne des soufflets et des coups de poing et fait l'amour avec plusieurs cocodès à la fois. Elle pousse l'anglomanie jusqu'à boire du brandy et du water, c'est-à-dire beaucoup plus du premier que du second. L'autre soir, elle présente au président Troplong son cocodès par quartier en lui disant: «Monsieur le président, je vous amène mon darling.» M. Troplong répond qu'il était heureux de faire la connaissance de M. Darling. Au reste, si tout ce qu'on me dit des mœurs des lionnes de cette année est vrai, il est à craindre que la fin du monde ne soit proche. Je n'ose vous dire tout ce qui se fait à Paris parmi les jeunes représentants et représentantes de la génération qui nous enterrera!

J'espérais que vous me conteriez quelques histoires ou que, du moins, vous me feriez part de vos impressions. J'ai toujours du plaisir à savoir comment telle chose vous a paru. N'oubliez pas de vous faire montrer la statue de Pompée, qui est très-probablement celle aux pieds de laquelle César fut assassiné; et, si vous découvrez la boutique d'un nommé Cades, qui vend de faux antiques et des poteries, achetez-moi une intaille de quelque belle pierre. Si vous passez par Civita-Vecchia, allez chez un marchand de curiosités nommé Bucci, et faites-lui mes compliments et remercîments pour le plâtre de Bayle qu'il m'a envoyé. Vous lui achèterez pour rien des vases noirs étrusques, des pierres gravées, etc. Vous pouvez vous faire une garniture de cheminée charmante avec ces vases noirs. Adieu, chère amie; portez-vous bien, pensez quelquefois à moi.