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Je passe à un autre chef d'accusation. Vous m'avez donné tout le tracas possible avec vos mouchoirs. Après bien des démarches inutiles, j'ai découvert enfin une demi-douzaine de mouchoirs de Nipi, fort laids. Je les ai pris, bien que tout le monde me dît que, depuis longtemps, c'était passé de mode; mais j'exécutais ma consigne. J'espère que vous avez reçu ces six mouchoirs, ou que vous les recevrez sous peu de jours. Je les ai remis à un de mes amis, qui s'est chargé de les faire porter chez vous. Vous les aviez demandés brodés; il n'y en avait pas d'autres à Madrid que les six qui vous ont été envoyés. Les unis m'ont paru encore plus laids; ils avaient des lisérés rouges comme les mouchoirs des lycéens.

J'ai quitté Madrid par un froid de chien, et tout le long de la route j'ai grelotté. Je n'avais pas fait autre chose pendant tout le temps de mon séjour. De ce côté de la Bidassoa, l'air s'est adouci comme par enchantement, et ici j'ai trouvé la température ordinaire de ce pays. Nous avons un temps magnifique et nul vent. Je pense vous avoir mandé de Madrid tout ce qu'il y avait de mémorable à ma connaissance, notamment les aventures de la duchesse de ***, qui ont dû vous scandaliser. Vous ai-je parlé aussi de cette jeune personne andalouse, amoureuse d'un jeune homme qui se trouve être le petit-fils du bourreau de la Havane? Il y avait menace de suicide de la part de la mère, de la demoiselle et du futur, je veux dire que tous les trois menaçaient de se tuer si leur volonté ne se faisait pas. Lorsque j'ai quitté Madrid, il n'y avait encore personne de mort, et le respectable public était très-prononcé en faveur des amants.

Adieu, chère amie; donnez-moi de vos nouvelles, et dites-moi quels sont vos projets pour cet hiver.


[CCLXXXIII]

Cannes, 30 décembre 1864.

Chère amie, je vous souhaite une bonne année. J'ai écrit à Madrid pour les malencontreux mouchoirs, et, comme je n'ai pas eu de réponse, j'en conclus que mon commissionnaire est à Paris, que vous avez les mouchoirs ou que vous allez les avoir. Je les avais remis à un Espagnol qui devait quitter Madrid en même temps que moi, et par conséquent vous les apporter plus tôt. Il ne faut jamais vouloir le mieux. Ce que je désire, c'est que vous vous contentiez des mouchoirs, qui sont horriblement laids.

Que dites-vous de l'encyclique du pape ? Nous avons ici un évêque, homme d'assez d'esprit et de bon sens, qui se voile la face. En effet, il est fâcheux d'être dans une armée dont le général vous expose à une défaite. Je suis sans nouvelles de mon éditeur; je l'ai laissé imprimant mes Cosaques d'autrefois, et je pense que cela doit avoir paru. Comme vous connaissez l'anecdote, vous voudrez bien, j'espère, attendre mon retour pour avoir un volume.

Savez-vous que de tous côtés m'arrivaient des compliments sur la succession de M. Mocquard? Je n'y croyais nullement; mais, à force de voir mon nom dans l'Indépendance belge, dans le Times et dans la Gazette d'Augsbourg, j'avais fini par être un peu inquiet. De l'humeur dont vous me connaissez, vous devez penser comme la place me convenait et comme j'y convenais. Aussi, je respire plus librement depuis quelques jours. Y a-t-il des romans nouveaux pour Noël? je dis des romans anglais, car c'est l'époque où ils éclosent! Je n'ai presque pas de livres ici et j'ai envie d'en faire venir. Quand je suis pris de mes quintes de toux la nuit et que je ne puis dormir, je suis malheureux comme les pierres. Figurez-vous que j'ai lu les Entretiens de Lamartine. Je suis tombé sur une vie d'Aristote, où il dit que la retraite des Dix mille eut lieu après la mort d'Alexandre. En vérité, ne vaudrait-il pas mieux vendre des plumes métalliques à la porte des Tuileries que de dire de pareilles énormités?