Je commence à avoir par-dessus la tête des grouses et de la venaison. Les paysages, vraiment remarquables, que je vois tous les jours ont encore du charme pour moi, mais j'ai satisfait ma curiosité, et je ne trouverai plus rien d'extraordinaire. Ce que je ne puis assez me lasser d'admirer, c'est la hérissonnerie de ces gens-là. Ils seraient mis aux galères ensemble, qu'ils n'en deviendraient pas plus sociables. Cela tient à ce qu'ils craignent d'être pris sur le fait à être bêtes, comme disait Beyle, ou bien à une organisation qui leur fait préférer les jouissances égoïstes: le devine qui pourra. Nous sommes arrivés ici en même temps que deux hommes et une femme entre deux âges, du grand monde et ayant voyagé. Au dîner, il a fallu casser la glace. Après le dîner, le mari a pris un journal, la femme un livre, l'autre homme s'est mis à écrire des lettres, tandis que, moi, je faisais la chouette au maître et à la maîtresse de la maison. Notez bien que les gens qui s'isolaient ainsi dans un salon avaient été aussi longtemps et plus que moi sans voir notre hôtesse, et qu'ils avaient nécessairement beaucoup plus de choses que moi à lui conter. On me dit, et je suis disposé à le croire par le peu que j'ai vu, que la race celtique (qui vit dans d'affreux trous autour du palais que je fréquente) sait causer. Le fait est qu'un jour de marché, on entend un bruit continuel de voix très-animées, des rires et des cris. Le gaélique est très-doux. En Angleterre et dans les Lowlands, silence complet. Ce n'est pas bien à vous de ne m'avoir écrit qu'une fois. Je vous ai écrit au moins deux fois pour une. Mais je n'ai pas envie de vous quereller de si loin. Voici mes projets. Je partirai d'ici pour aller à Inverness, où je resterai un jour; de là à Édimbourg, puis à York, Durham et peut-être Derby. Je compte être le 23 à Paris.
[CLXXIII]
Carabanchel, jeudi, décembre 1856.
(J'ai oublié le quantième.)
Il fait une pluie effroyable. Hier, le plus beau temps du monde. On me promet qu'il reviendra demain. J'ai profité de ce beau temps pour me fouler le poignet, et, si je vous écris, c'est que j'ai été instruit dans la méthode américaine, où l'on ne remue pas les doigts. Cela m'est arrivé par la faute d'un cheval qui voulait absolument dire quelque chose d'inconvenant à la jument de lord A..., et qui, irrité de ma résistance à sa passion coupable, m'a traîtreusement jeté par-dessus sa tête, d'une ruade, lorsque j'allumais mon cigare. Cela se passait dans un sentier au bord de la mer, qui n'était qu'à cent pieds plus bas et j'ai choisi heureusement le sentier pour tomber. Je ne me suis fait aucun mal, sauf à la main, qui est aujourd'hui très-enflée. Je compte aller la semaine prochaine à Cannes, où vous serez aimable de m'écrire, poste restante. Pour en finir sur le chapitre de la santé, je crois que je serai beaucoup mieux. Cependant, j'ai ressenti encore une fois un de ces étourdissements qui m'inquiétaient, mais moins fort qu'à Paris. Il y a ici un médecin qui me dit que ce sont des spasmes nerveux et qu'il faut faire beaucoup d'exercice. Ainsi fais-je, mais je ne dors pas plus qu'à Paris, bien que je me couche à onze heures. Il n'eût tenu qu'à moi de passer lion (dans le sens anglais); tout le monde s'ennuie ici. J'ai été assiégé de cartes russes et anglaises, et on a voulu me présenter à la grande-duchesse Hélène, honneur que j'ai décliné avec empressement. Nous avons pour fournir aux cancans une comtesse Apraxine, qui fume, porte des chapeaux ronds et a une chèvre dans son salon, qu'elle a fait couvrir d'herbes. Mais la personne la plus amusante est lady Shelley, qui, tous les jours, fait quelque nouvelle drôlerie. Hier, elle écrivait au consul de France: «Lady S..., prévient M. P... qu'elle a aujourd'hui un charmant dîner d'Anglais et qu'elle sera charmée de le voir après, à neuf heures cinq.» Elle a écrit à madame Vigier, ex-mademoiselle Cruvelli: «Lady Shelley serait charmée de voir madame Vigier, si elle voulait bien apporter sa musique avec elle.» À quoi l'ex-Cruvelli a répondu aussitôt: «Madame Vigier serait charmée de voir lady Shelley, si elle voulait bien venir chez elle et s'y conduire comme une personne comme il faut.»—Et vous, à quoi passez-vous votre temps? Je suis sûr que vous ne pensez plus guère à Versailles, par suite de cette absence de souvenirs qui vous caractérise. J'espère que nous irons en mars voir pousser les premières primevères. Et cette étrange soirée et matinée de Versailles, tout cela était-il vrai?
Adieu; écrivez-moi vite à Cannes.
[CLXXIV]
Lausanne, 24 août 1857.
J'ai trouvé votre lettre à Berne, le 22 au soir, parce que mes excursions dans l'Oberland se sont prolongées bien au delà du temps que j'avais prévu. Je ne sais trop où vous adresser celle-ci. Vous ne devez plus être à Genève. Je l'adresse à Venise, où, selon toute apparence, vous ferez le plus long séjour. Je trouve que vous auriez pu varier un peu vos tirades d'enthousiasme sur le plaisir de voyager, par quelques compliments flatteurs en manière de consolation pour ceux qui n'ont pas l'avantage de vous accompagner. Je vous pardonne cependant en faveur de votre inexpérience des voyages. Vous comptez n'être que trois semaines en route: cela me paraît à peu près impossible. Je vous accorde un mois. Je vous prie seulement de considérer que le 28 septembre est un anniversaire malheureux pour moi, parce qu'il date de très-longtemps. C'est le 28 septembre que je suis venu au monde. Il me serait très-agréable de passer ce jour-là en votre compagnie; à bon entendeur salut. J'ai fait ma petite tournée très-agréablement. Je n'ai eu qu'un jour de pluie; il est vrai que je n'en ai pas perdu une goutte en descendant de la Wengernalp, pendant quatre heures, sur une rosse qui glissait sur les roches et qui n'avançait pas. J'ai bu du vin de Champagne que nous avions apporté sur la Mer de glace et que j'ai frappé à même le glacier. Le guide m'a dit que personne avant moi n'avait eu cette idée sublime. Je suis en face de la Gemmi et de la chaîne du Valais, qui n'a pas les grands profils de la Jungfrau et de ses acolytes. Je pense que nous aurions pu nous rencontrer à Genève et faire ensemble quelque excursion; tout cela est triste à penser. J'espère trouver une lettre de vous à Paris, où je serai le 28.