Tel il fut dans sa vie, tel on le retrouve dans ses livres. Il a écrit et étudié en amateur, passant d'un sujet à un autre, selon l'occasion et sa fantaisie, sans se donner à une science, sans se mettre au service d'une idée. Ce n'était pas faute d'application ou de compétence. Au contraire, peu d'hommes ont été plus et mieux instruits. Il possédait six langues, avec leur littérature et leur histoire; l'italien, le grec, le latin, l'anglais, l'espagnol et le russe; je crois qu'en outre il lisait l'allemand. De temps en temps, une phrase de sa correspondance, une note montre à quel point il avait poussé ces études. Il parlait caló, de manière à étonner les bohémiens d'Espagne. Il entendait les divers dialectes espagnols et déchiffrait les vieilles chartes catalanes. 11 savait la métrique des vers anglais. Ceux-là seuls qui ont étudié une littérature entière, dans l'imprimé et dans le manuscrit, pendant les quatre ou cinq âges successifs de la langue, du style et de l'orthographe, peuvent apprécier ce qu'il faut de facilité et d'efforts pour savoir l'espagnol comme l'auteur de Don Pèdre, et le russe comme l'auteur des Cosaques et du Faux Démétrius. Il était naturellement doué pour les langues, et en avait appris jusque dans l'âge mûr: vers la fin de sa vie, il devenait philologue et s'adonnait à Cannes aux minutieuses études qui composent la grammaire comparée.—À cette connaissance des livres, il avait ajouté celle des monuments; ses rapports prouvent qu'il était devenu spécial pour ceux de France; il comprenait non-seulement l'effet, mais la technique, de l'architecture. Il avait étudié chaque vieille église sur place, avec l'aide des meilleurs architectes; sa mémoire locale était excellente et exercée: né dans une famille de peintres, il avait manié le pinceau et faisait bien l'aquarelle; bref, en ceci comme en tout sujet, il était allé au fond des choses; ayant l'horreur des phrases spécieuses, il n'écrivait qu'après avoir touché le détail probant. On trouverait difficilement une tête d'historien dans laquelle la collection préalable, bibliothèque et musée, soit si complète.—Ajoutez-y des dons encore plus rares, ceux qui permettent de faire revivre ces débris morts, je veux dire l'expérience de la vie et l'imagination lucide. Il avait beaucoup voyagé, deux fois en Grèce et en Orient, douze ou quinze fois en Angleterre, en Espagne et ailleurs, et partout il avait observé les mœurs, non-seulement de la bonne compagnie, mais de la mauvaise. «J'ai mangé plus d'une fois à la gamelle avec des gens qu'un Anglais ne regarderait pas, de peur de perdre le respect qu'il a pour son propre œil. J'ai bu à la même outre qu'un galérien.» Il avait vécu familièrement avec des gitanos et des toréadors. Il faisait des contes le soir à une assemblée de paysans et de paysannes de l'Ardèche. Un des endroits où il se trouvait le mieux à sa place, c'était dans une venta espagnole, avec «des muletiers et des paysannes d'Andalousie». Il cherchait des types frustes et intacts, «par une curiosité inépuisable de toutes les variétés de l'espèce humaine», et formait dans sa mémoire une galerie de caractères vivants, la plus précieuse de toutes; car les autres, celles des livres et des édifices, sont des coquilles jadis habitées, maintenant vides, dont on ne comprend la structure qu'en se figurant, d'après les espèces survivantes, les espèces qui ont vécu. Par une divination vive, exacte et prompte, il faisait cette reconstruction mentale. On voit par la Chronique de Charles IX, par les Débuts d'un Aventurier, par le Théâtre de Clara Cazul, que tel est son procédé involontaire. Ses lectures aboutissent naturellement à la demi-vision de l'artiste, à la mise en scène, au roman qui ranime le passé. Avec tant d'acquis et des facultés si belles, il eût pu prendre dans l'histoire et dans l'art une place à la fois très-grande et très-haute; il n'a pris qu'une place moyenne dans l'histoire, et une place haute mais étroite dans l'art.

C'est qu'il se défiait, et que trop de défiance est nuisible. Pour obtenir d'une étude tout ce qu'elle peut donner, il faut, je crois, se donner tout entier à elle, l'épouser, ne pas la traiter comme une maîtresse avec qui l'on s'enferme deux ou trois ans, sauf à recommencer ensuite avec une autre. Un homme ne produit tout ce dont il est capable que, lorsque ayant conçu quelque forme d'art, quelque méthode de science, bref, quelque idée générale, il la trouve si belle, qu'il la préfère à tout, notamment à lui-même, et l'adore comme une déesse qu'il est trop heureux de servir. Mérimée aussi pouvait s'éprendre et adorer; mais, au bout d'un temps, le critique en lui se réveillait, jugeait la déesse, trouvait qu'elle n'était pas assez divine. Toutes nos méthodes de science, toutes nos formes d'art, toutes nos idées générales ont quelque endroit faible; l'insuffisant, l'incertain, le convenu, le postiche y abondent; il n'y a que l'illusion de l'amour qui puisse les trouver parfaites, et un sceptique n'est pas longtemps amoureux. Celui-ci mettait son lorgnon, et dans la belle statue démêlait le manque d'aplomb, la restauration fausse et spécieuse, l'attitude de mode: il se dégoûtait et s'en allait, non sans motifs. Il les indique en passant, ces motifs; il voit ce qu'il y a de hasardé dans notre philosophie de l'histoire, ce qu'il y a d'inutile dans notre manie d'érudition, ce qu'il y a d'exagéré dans notre goût pour le pittoresque, ce qu'il y a d'insipide dans notre peinture du réel. Que les inventeurs et les badauds acceptent le système ou le style par amour-propre, ou par niaiserie; pour lui, il s'en défend, ou, s'il ne s'en est pas défendu, il s'en repent.—«Vers l'an de grâce 1827, j'étais romantique. Nous disions aux classiques: «Point de salut sans la couleur locale.» Nous entendions par couleur locale ce qu'au XVIIe siècle on appelait les mœurs; mais nous étions très-fiers de notre mot, et nous pensions avoir imaginé le mot et la chose.» Depuis, ayant fabriqué des poésies illyriques que les savants d'outre-Rhin traduisirent d'un grand sérieux, il put se vanter d'avoir fait de la couleur locale. «Mais le procédé était si simple, si facile, que j'en vins à douter du mérite de la couleur locale elle-même, et que je pardonnai à Racine d'avoir policé les sauvages héros de Sophocle et d'Euripide.»—Vers la fin de sa vie, il évitait de parti pris toutes les théories; à ses yeux, elles n'étaient bonnes qu'à duper des philosophes ou à nourrir des professeurs: il n'acceptait et n'échangeait que des anecdotes, de petits faits d'observation, par exemple en philologie, la date précise où l'on cesse de rencontrer dans le vieux français les deux cas survivants de la déclinaison latine. À force de vouloir la certitude, il desséchait la science et ne gardait de la plante que le bois sans les fleurs. On ne peut expliquer autrement la froideur de ses essais historiques, Don Pèdre, les Cosaques, le Faux Démétrius, la Guerre sociale, la Conjuration de Catilina, études solides, complètes, bien appuyées, bien exposées, mais dont les personnages ne vivent pas; très-probablement, c'est qu'il n'a pas voulu les faire vivre. Car, dans un autre écrit, les Débuts d'un Aventurier, reprenant son faux Démétrius, il a fait rentrer la séve dans la plante, en sorte qu'on peut la voir tour à tour sous les deux formes, terne et raide dans l'herbier historique, fraîche et verte dans l'œuvre d'art. Évidemment, quand il préparait dans cet herbier ses Espagnols du XIVe siècle ou les contemporains de Sylla, il les voyait par l'œil intérieur aussi nettement que son aventurier; du moins, cela ne lui était pas plus difficile; mais il répugnait à nous les faire voir, n'admettant dans l'histoire que des détails prouvés, se refusant à nous donner ses divinations pour des faits authentiques, critique au détriment de son œuvre, rigoureux jusqu'à se retrancher la meilleure partie de lui-même et mettre son imagination sous l'interdit.

Dans ses œuvres d'art, le critique domine encore, mais presque toujours avec un office utile, pour restreindre et diriger son talent, comme une source qu'on enferme dans un tuyau pour qu'elle jaillisse plus mince et plus serrée. Il avait de naissance plusieurs de ces talents que nul travail n'acquiert et que son maître Stendhal ne possédait pas, le don de la mise en scène, du dialogue, du comique, l'art de poser face à face deux personnages, et de les rendre visibles au lecteur par le seul échange de leurs paroles. De plus, comme Stendhal, il savait les caractères et contait bien. Il soumit ces vives facultés à une discipline sévère, et, par un effort double, entreprit de leur faire rendre le plus d'œuvre avec le moins de matière.—Dès l'abord, il avait beaucoup goûté le théâtre espagnol, qui est tout nerf et toute action; il en reprit les procédés pour composer sous un faux nom de petites pièces d'un sens profond et d'intention moderne; chose unique dans l'histoire littéraire, plusieurs de ces pastiches, l'Occasion, la Périchole, valent des originaux.—Nulle part la saillie des caractères n'est si nette et si forte que dans ses comédies. Dans les Mécontents et dans les Deux Héritages, chaque personnage, suivant un mot de Goethe, ressemble à ces montres parfaites, en cristal transparent, sur lesquelles on voit en même temps l'heure exacte et tout le jeu du mécanique intérieur. Tous les détails portent et sont chargés de sens; c'est le propre des grands peintres de dessiner en cinq ou six coups de crayon une figure qu'on n'oublie plus. Même dans des pièces moins réussies, par exemple dans les Espagnols en Danemark, il y a des personnages, le lieutenant Charles Leblanc, et sa mère l'espionne, qui resteront à demeure dans la mémoire humaine.—Au fond, si un sceptique aussi déterminé avait daigné avoir une esthétique, il aurait expliqué, je crois, que, pour un connaisseur de l'homme, chaque homme se réduit à trois ou quatre traits principaux, lesquels s'expriment complètement par cinq ou six actions significatives; le reste est dérivé ou indifférent; c'est temps perdu que de le montrer. Les lecteurs intelligents le devineront, et il ne faut écrire que pour les lecteurs intelligents. Laisser le bavardage aux bavards, ne prendre que l'essentiel, ne le traduire aux yeux que par des actions probantes, concentrer, abréger, résumer la vie, voilà le but de l'art.—Du moins tel est le sien, et il l'atteint mieux encore dans ses récits que dans ses comédies; car les exigences de la mise en scène et de l'effet comique ne surviennent pas pour grossir les traits, charger la vérité, mettre sur la figure vivante un masque de théâtre.[3] L'écrivain, ayant moins d'obligations et plus de ressources, peut dessiner plus juste et moins appuyer. La plupart de ces nouvelles sont des chefs-d'œuvre, et il est à croire qu'elles resteront classiques. Il y a de cela plusieurs raisons.—D'abord, en fait, voici trente ou quarante ans qu'elles durent, et Carmen, l'Enlèvement de la Redoute, Colomba, Matteo Falcone, l'Abbé Aubain, Arsène Guillot, la Vénus d'Ile, la Partie de trictrac, Tamango, même le Vase étrusque et la Double Méprise, presque tous ces petits édifices sont aussi intacts qu'au premier jour. C'est qu'ils sont bâtis en pierres choisies, non en stuc et autres matériaux de mode. Point de ces descriptions qui passent au bout de cinquante ans et qui nous ennuient tant aujourd'hui dans les romans de Walter Scott; point de ces réflexions, dissertations, explications, que nous trouvons si longues dans les romans de Fielding; rien que des faits, et les faits sont toujours instructifs. D'autant plus qu'il n'y met que des faits importants, intelligibles même pour des hommes d'un autre pays et d'un autre siècle; dans Balzac et dans Dickens, qui n'ont pas cette précaution, beaucoup de détails minutieux, locaux ou techniques, tomberont comme un enduit qui s'écaille, ou ne serviront qu'aux commentaires des commentateurs.—Autre chance de durée; ces romans sont courts, le plus long n'a qu'un demi-volume, l'un d'eux, six pages; tous sont clairs, bien composés, rassemblés autour d'une action simple et d'un effet unique. Or, il faut songer que la postérité est une sorte d'étrangère, qu'elle n'a pas la complaisance des contemporains, qu'elle ne tolère pas les ennuyeux, qu'aujourd'hui peu de personnes supportent les huit volumes de Clarisse Harlowe; bref, que l'attention humaine surchargée finit toujours par faire faillite; il est prudent, quand après un siècle on lui demande encore audience, de lui parler un style bref, net et plein.—En outre, il est sage de lui dire des choses intéressantes et qui l'intéressent. Des choses intéressantes: cela exclut les événements trop plats ou trop bourgeois, les caractères trop effacés et trop ordinaires. Des choses qui l'intéressent: cela veut dire des situations et des passions assez durables pour qu'après cent ans elles soient encore de circonstance. Mérimée choisit des types francs, forts, originaux, sortes de médailles d'un haut relief et d'un métal dur, avec un cadre et des événements appropriés: le premier combat d'un officier, une vendetta corse, le dernier voyage d'un négrier, une défaillance de probité, l'exécution d'un fils par son père, une tragédie intime dans un salon moderne; presque tous ses contes sont meurtriers, comme ceux de Baudello et des nouvellistes italiens, et en outre poignants par le sang-froid du récit, par la précision du trait, par la convergence savante des détails.—Bien mieux, chacun d'eux, dans sa petite taille, est un document sur la nature humaine, un document complet et de longue portée, qu'un philosophe, un moraliste, peut relire tous les ans sans l'épuiser. Plusieurs dissertations sur l'instinct primitif et sauvage, des traités savants, comme celui de Schopenhauer sur la métaphysique de l'amour et de la mort, ne valent pas les cent pages de Carmen. Le cierge d'Arsène Guillot résume beaucoup de volumes sur la religion du peuple et sur les vrais sentiments des courtisanes. Je ne sais pas de plus amère prédication contre les méprises de la crédulité ou de l'imagination, que la Double Méprise et le Vase étrusque. Il est probable qu'en l'an 2000 on relira la Partie de trictrac, pour savoir ce qu'il en coûte de manquer une fois à l'honneur. Remarquez enfin que l'auteur n'intervient point pour nous faire la leçon; il s'abstient, nous laisse conclure; même et de parti pris, il s'efface jusqu'à paraître absent; les lecteurs futurs auront des égards pour un maître de maison si poli, si discret, si habile à faire les honneurs de son logis. Les bonnes manières plaisent toujours, et on ne peut rencontrer d'hôte mieux élevé. À la porte, il salue ses visiteurs, les introduit, puis se retire, les laissant libres de tout examiner et critiquer seuls; il n'est pas importun, il ne se fait pas le cicerone de ses trésors, jamais on ne le prendra en flagrant délit d'amour-propre. Il cache son savoir au lieu de le montrer; il semble, à l'écouter, que chacun aurait pu faire son livre. L'un est une anecdote qu'un de ses amis lui a contée et qu'il a aussitôt écrite. L'autre est «un extrait» de Brantôme et d'Aubigné. S'il a fait les Débuts d'un Aventurier, c'est qu'étant au frais, malgré lui, pendant quinze jours, il n'avait rien de mieux à faire. Pour écrire la Guzla, la recette est simple: se procurer une statistique de l'Illyrie, le voyage de l'abbé Fortis, apprendre cinq ou six mots de slave. Ce parti pris de ne pas se surfaire va jusqu'à l'affectation. Il a si grand'peur de paraître pédant, qu'il fuit jusque dans l'autre extrême, le ton dégagé, le sans façon de l'homme du monde. Peut-être un jour sera-ce là son endroit vulnérable; on se demandera si cette ironie perpétuelle n'est pas voulue, s'il a raison de plaisanter au plus fort de la tragédie, s'il ne se montre pas insensible par crainte du ridicule, si son ton aisé n'est pas l'effet de la contrainte, si le gentleman en lui n'a pas fait tort à l'auteur, s'il aimait assez son art. Plus d'une fois, notamment dans la Vénus d'Ille, il s'en est servi pour mystifier le lecteur. Ailleurs, dans Lokis,[4] une idée saugrenue, à, double entente, étrange de la part d'un esprit si distingué, gît au fond du conte, comme un crapaud dans un coffret sculpté. Il paraît qu'il trouvait plaisir à voir des doigts de femme ouvrir le coffret, et qu'un joli visage bien effaré par le dégoût le faisait rire. Presque toujours, il semble qu'il ait écrit par occasion, pour s'amuser, pour s'occuper, sans subir l'empire d'une idée, sans concevoir un grand ensemble, sans se subordonner à une œuvre.—En ceci comme dans le reste, il était désenchanté, et à la fin on le trouve dégoûté. Le scepticisme produit la mélancolie. À ce sujet, sa correspondance est triste; sa santé défaillit peu à peu; il hivernait régulièrement à Cannes, sentant que la vie le quittait; il se soignait, se conservait; c'est l'unique souci qui suive l'homme jusqu'au bout. Il allait tirer de l'arc par ordonnance de médecin, et peignait, pour se distraire, des vues du pays; tous les jours, on le rencontrait dans la campagne, marchant en silence, avec ses deux Anglaises; l'une portait l'arc, l'autre la boîte aux aquarelles. Il tuait ainsi le temps et prenait patience. Il allait, par bonté d'âme, nourrir un chat, dans une cabane écartée, à une demi-lieue de distance; il cherchait des mouches pour un lézard qu'il nourrissait: c'étaient là ses favoris. Quand le chemin de fer lui amenait un ami, il se ranimait et sa conversation redevenait charmante; ses lettres l'étaient toujours; il ne pouvait s'empêcher d'avoir l'esprit le plus original et le plus exquis. Mais le bonheur lui manquait; il voyait l'avenir en noir, à peu près tel que nous l'avons aujourd'hui; avant de clore les yeux, il eut la douleur d'assister à l'écroulement complet, et mourut le 23 septembre 1870.—Si on essaye de résumer son caractère et son talent, on trouvera, je pense, que, né avec un cœur très-bon, doué d'un esprit supérieur, ayant vécu en galant homme, beaucoup travaillé, et produit quelques œuvres de premier ordre, il n'a pas pourtant tiré de lui-même tout le service qu'il pouvait rendre, ni atteint tout le bonheur auquel il pouvait aspirer. Par crainte d'être dupe, il s'est défié dans la vie, dans l'amour, dans la science, dans l'art,[5] et il a été dupe de sa défiance. On l'est toujours de quelque chose, et peut-être vaut-il mieux s'y résigner d'avance.

H. TAINE.

Novembre 1873.


[1] On dirait qu'il s'est peint lui-même dans Saint-Clair, personnage du Vase étrusque. «Il était né avec un cœur tendre et aimant; mais, à un âge où l'on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades... Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante... Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'insouciant... Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures que lorsqu'on l'exigeait.»—Darcy, dans la Double Méprise, est encore un caractère analogue au sien.

[2] Voici de lui une action généreuse et délicate; Béranger, en cas pareil, en fit une semblable: «J'allais être amoureux quand je suis parti pour l'Espagne. La personne qui a causé mon voyage n'en a jamais rien su. Si j'étais resté, j'aurais peut-être fait une grande sottise, celle d'offrir à une femme digne de tout le bonheur dont on peut jouir sur terre, de lui offrir, dis-je, en échange de la perte de toutes les choses qui lui étaient chères, une tendresse que je sentais moi-même très-inférieure au sacrifice qu'elle aurait peut-être fait.»

[3] Le Résident dans les Espagnols en Danemark, le Comte et les autres gentilshommes dans les Mécontents, Kermouton et le marchand do beurre dans les Deux Héritages. Mais, en revanche, quels résumés vrais que les caractères de Clémence, de Sévin et de miss Jackson!

[4] Lettres à une Inconnue, II, 333, 335.