[LIV]

Paris, 9 février 1843.

J'étais inquiet de ne pas recevoir un mot de vous, non que je craignisse un second mouvement, mais je vous croyais souffrante et je me reprochais cette longue promenade et notre retour par le vent et la pluie. Heureusement, c'est la poste qui a fait son dimanche et m'a fait attendre votre lettre. Bien que je souffrisse beaucoup de ce retard, je ne vous ai pas accusée un seul moment. Je suis bien aise de vous le dire, pour que vous sachiez que je me corrige de mes défauts en même temps que vous des vôtres. Au revoir donc et à bientôt. Je n'ai plus mal à l'œil. Le vôtre, je pense, est toujours aussi brillant. Comme on se fait des monstres de tout! N'aurions-nous pas eu tort de ne pas nous être revus?

Je suis bien triste et tourmenté. Un de mes amis intimes, que je voulais aller voir à Londres, vient d'être atteint de paralysie. Je ne sais encore s'il vivra, ou, ce qui serait pire que la mort, s'il ne demeurera pas longtemps dans cet affreux état d'insensibilité où cette maladie réduit les esprits les plus distingués. Je me demande si je ne devrais pas aller le voir tout de suite.

Écrivez-moi, je vous prie, et dites-moi quelque chose de tendre qui me fasse oublier ces tristes pensées.


[LV]

Paris, 27 février 1843.

Nos lettres se sont croisées et j'ai été tranquillisé plus tôt que je n'espérais. Je vous en remercie. Votre lettre m'a fait grand plaisir par ce qu'elle me dit, quoique en style fort énigmatique. Ce verbe que vous redoutez si fort a toujours un son bien doux, même quand il est accompagné de tous ces adverbes dont vous savez si bien l'entortiller. Moquez-vous de ma tristesse et de la mine que je faisais sur les ruines de Carthage. Marius, assis comme nous, rêvait peut-être qu'il rentrerait dans Rome, et moi, je ne voyais guère d'espérance dans mon avenir. Vous m'effrayez, chère amie, en me disant que vous n'osez plus écrire et que vous aurez plus de courage pour parler. Lorsque nous sommes ensemble, c'est le contraire que vous dites. N'en résultera-t-il pas que vous ne me parlerez plus et que vous ne m'écrirez plus? Vous étiez fâchée contre moi, m'avez-vous dit. Était-ce bien juste de votre part et l'avais-je mérité? N'avais-je pas votre promesse et aussi un peu votre exemple? En êtes-vous restée aveugle? Avez-vous conservé un souvenir désagréable? Êtes-vous encore fâchée? Voilà ce que je voudrais savoir et ce que vous ne me direz sans doute pas.