Je ne dors plus du tout et je suis d'une humeur de chien. J'aurais bien des choses à dire à votre lettre. Je ne commencerai pas, à cause de cette humeur, ou plutôt je tâcherai de la modérer un peu. Votre distinction entre les deux moi est fort jolie. Elle prouve votre profond égoïsme. Vous n'aimez que vous, et c'est pour cela que vous aimez un peu le moi qui ressemble au vôtre. Plusieurs fois avant-hier, j'en ai été scandalisé. J'y pensais assez tristement pendant que vous n'étiez occupée qu'à contempler les arbres à votre manière. Vous avez bien raison d'aimer les chemins de fer. Dans quelques jours, on ira en trois heures à Rouen et à Orléans. Pourquoi n'irions-nous pas voir Saint-Ouen? Mais qu'y avait-il de plus beau que nos bois l'autre jour? Il me semble seulement que vous auriez dû rester plus longtemps. Lorsqu'on a assez d'imagination pour expliquer naturellement cette branche de lierre, on doit ne pas être en peine de trouver l'emploi de quelques heures. Vous avez donc porté ce lierre dans vos cheveux le soir? Je ne me doutais guère que celui-ci devait servir à favoriser vos coquetteries.
Je suis tellement mécontent de vous, que vous trouverez peut-être que j'ai trop du moi que vous aimez. En vérité, je crois que je mettrai à exécution la menace que je vous ai faite un jour.
Comment avez-vous trouvé le feu d'artifice? J'étais chez une Excellence qui a un beau jardin d'où nous l'avons bien vu. Le bouquet m'a paru bien. Ce doit être fort supérieur à un volcan, car l'art est toujours plus beau que la nature. Adieu, Tâchez de penser un peu à moi.
Nos promenades sont maintenant une partie de ma vie, et je ne comprends guère comment je vivais auparavant. Il me semble que vous en prenez votre parti très-philosophiquement. Mais comment serons-nous quand nous nous reverrons? Il y a six mois, nous reprenions notre conversation interrompue presque au même mot où nous en étions restés. En sera-t-il de même? Je ne sais quelle crainte j'ai que je vous retrouverai toute autre. Chaque fois que nous nous voyons, vous êtes armée d'une enveloppe de glace qui ne fond qu'au bout d'un quart d'heure. Vous aurez amassé à mon retour un véritable iceberg. Allons, il vaut mieux ne pas penser au mal avant qu'il arrive. Rêvons toujours. Croiriez-vous qu'un Romain pût dire de jolies choses et qu'il pût être tendre? Je veux vous montrer lundi des vers latins, que vous traduirez vous-même et qui viennent comme de cire à propos de nos disputes ordinaires. Vous verrez que l'antiquité vaut mieux que votre Wilhelm Meister.
[LXIX]
Mercredi, juin 1843.
Votre lettre était si bonne et si aimable, qu'elle a enlevé jusqu'au dernier nuage qui pouvait rester après l'orage de l'autre jour. Mais il me semble que nous ne serons sûrs tous les deux d'avoir oublié que lorsque nous aurons mis d'autres souvenirs entre notre querelle.
Pourquoi ne nous verrions-nous pas vendredi? Si cela ne vous dérange pas, vous me ferez le plus grand plaisir. J'espère qu'il fera beau temps. Vous me promettez, d'ailleurs, de me dire quelque chose qui doit être trop important pour pouvoir être différé. J'apporterai un livre espagnol et nous lirons, si vous voulez. Vous ne m'avez pas dit si vous me payeriez mes leçons. Le temps qui ne se passe pas à dire ce que vous appelez des folies me semble si mal employé, qu'il faut du moins que j'y gagne quelque chose. En fait d'impossibilités, ne pourrais-je aller vous voir et vous donner des leçons d'espagnol à domicile? Je m'appellerais don Furlano, etc., et vous serais adressé par madame de P***, comme une victime de la tyrannie d'Espartero. Je commence à trouver un peu dure cette dépendance où nous sommes du soleil et de la pluie. Je voudrais bien aussi faire votre portrait. Vous promettez souvent d'inventer quelque chose. Vous prétendez gouverner, mais en vérité vous vous acquittez assez mal de votre charge. Je ne puis juger que très-imparfaitement de vos possibles et de vos impossibles. Si vous méditiez sur le joli problème de se voir le plus souvent possible, ne feriez-vous pas une bonne action? J'aurais encore bien des choses à vous dire, mais il faudrait vous reparler de notre querelle et je voudrais en anéantir le souvenir. Je ne veux penser qu'au raccommodement qui s'en est suivi et que vous avez l'air de regretter. Ce serait cruel. Je suis bien assez fâché de devoir à un si mauvais motif tant de bonheur.
Adieu. Pensez à votre statue et animez-la sans la tourmenter d'abord.