[LXXXII]

Septembre 1843.

Je m'ennuie beaucoup de vous, pour me servir d'une ellipse que vous affectionnez. Je ne me représentais pas l'autre jour, clairement du moins, que nous nous disions adieu pour bien longtemps. Est-ce vrai maintenant que nous ne nous verrons plus? Nous nous sommes quittés sans nous parler, sans nous regarder presque. C'était comme l'autre jour, à la cause près. Je sentais une espèce de bonheur calme qui ne m'est pas ordinaire. Il m'a semblé pour quelques instants que je ne désirais rien de plus. Maintenant, si nous pouvons retrouver ce bonheur-là, pourquoi nous le refuserions-nous? Il est vrai que nous pouvons encore nous quereller, comme cela nous est arrivé tant de fois. Mais qu'est-ce que le souvenir d'une querelle auprès de celui d'un raccommodement! Si vous pensez la moitié de tout cela, vous devez avoir envie de refaire encore une de nos promenades. Je vais faire un petit voyage la semaine prochaine. Samedi, si vous voulez, ou bien mardi prochain, nous pourrions nous voir. Je ne vous ai pas écrit plus tôt parce que je m'étais persuadé que vous seriez la première à me parler de revoir nos bois. Je me suis trompé, mais je ne vous en veux pas beaucoup. Vous avez le secret de me faire oublier bien des choses, de substituer chez moi une impression à la raison. Encore une fois, je ne vous le reproche pas. On est heureux de pouvoir rêver ainsi.


[LXXXIII]

Paris, septembre 1843.

Nos lettres se sont croisées. Vous aurez vu, j'espère, que ma colère, que je regrette beaucoup, n'a pas eu la cause que vous lui supposez. Mais votre lettre me prouve qu'il nous est impossible de ne pas nous quereller. Nous sommes trop différents. Vous avez tort de vous repentir de ce que vous avez fait: c'est moi qui ai eu tort de vouloir que vous fussiez autre que vous n'êtes. Croyez que je n'ai nullement changé à votre égard. Je regrette par-dessus tout de vous avoir quittée de la sorte, mais il y a des moments où l'on ne peut être de sang-froid. Je désirerais vous revoir maintenant pour retrouver auprès de vous un de nos beaux rêves de cet été, et vous dire adieu alors pour longtemps en demeurant sur une impression douce et tendre. Vous trouverez cette idée-là fort absurde. Cependant, elle me poursuit, et je ne puis m'empêcher de vous la dire. Refusez, vous ferez peut-être bien. Je crois que maintenant j'aurai assez d'empire sur moi pour ne pas me mettre en colère. Je n'en répondrais pas cependant. Le parti que vous prendrez sera le bon. Je ne puis vous promettre que les meilleures intentions du monde d'être calme et résigné.


[LXXXIV]

Avignon, 29 septembre.