Je commence, je crois, à comprendre votre énigme. En réfléchissant à ce que vous m'avez dit aujourd'hui, j'arrive où m'avait déjà conduit une espèce de divination instinctive; assurément, mon plus grand ennemi ou, si vous voulez, mon rival dans votre cœur, c'est votre orgueil; tout ce qui le froisse vous révolte. Vous suivez votre idée, peut-être à votre insu, dans les plus petits détails. N'est-ce pas votre orgueil qui est satisfait lorsque je baise votre main? Vous êtes heureuse alors, m'avez-vous dit, et vous vous abandonnez à votre sensation parce que votre orgueil se plaît à une démonstration d'humilité. Vous voulez que je sois statue parce qu'alors vous êtes ma vie. Mais vous ne voulez pas être statue à votre tour; surtout, vous ne voulez pas cette égalité de bonheur donné et reçu, parce que tout ce qui est égalité vous déplaît.
Que vous dirai-je à cela? que, si cet orgueil voulait se contenter de ma soumission et de mon humilité, il devrait être content; je lui céderai toujours, pourvu qu'il laisse votre cœur suivre ses bons mouvements. Pour moi, je ne mettrai jamais sur une même ligne mon bonheur et mon orgueil, et, si vous vouliez me suggérer des formules d'humilité nouvelles, je les adopterais sans hésiter. Mais pourquoi de l'orgueil, c'est-à-dire de l'égoïsme, entre nous? êtes-vous donc insensible au plaisir de s'oublier l'un pour l'autre? Ce sentiment d'amitié si étrange que nous éprouvons tous les deux quelquefois, qui, ce matin, par exemple, nous a amenés là où nous n'avions aucune raison d'aller, n'est-ce pas une puissance plus douce et plus vive que toutes celles que vous pourrait donner votre démon d'orgueil? Vous avez été si aimable ce matin, que je ne veux ni ne peux vous quereller. Je suis cependant d'une humeur affreuse. Je vous disais que j'allais m'ennuyer à un dîner. Figurez-vous que je me suis trompé de jour, que j'ai mortellement contrarié des gens qui ne m'attendaient pas et qui me l'ont bien rendu. J'ai passé ma soirée à regretter de n'être pas seul chez moi avec mes souvenirs. Je m'attends à une mauvaise lettre de vous. J'ai voulu vous écrire le premier, car je serai furieux sans doute après-demain. Vous me rendrez doux comme un mouton si vous voulez. Voilà l'hiver revenu tout à fait. Comment avez-vous supporté le froid de l'autre jour? celui-ci ne vous effiaye-t-il pas? Je ne sais si vous ferez bien de sortir demain; je crains la responsabilité du conseil, et j'aime mieux que vous décidiez. Voilà encore de l'humilité.
[XCIX]
Strasbourg, 30 avril 1844.
Je suis encore ici, grâce aux lenteurs du conseil municipal. Il m'a fallu passer un jour à faire de l'éloquence la plus sublime pour les exhorter à restaurer une vieille église. Ils répondent qu'ils ont plus besoin de tabac que de monuments, et qu'ils feront un magasin de mon église. Je partirai demain pour Colmar, et je pense être à Besançon le lendemain, c'est-à-dire jeudi. Je n'y demeurerai guère que le temps de jeter quelques fleurs sur la tombe de Nodier, et je tâcherai de revenir bien vite voir nos bois. La saison me semble ici plus avancée qu'à Paris. La campagne est admirable et d'un vert qu'aucun pinceau ne saurait imiter.
Je suis bien content de vous trouver si gaie; pour moi, je ne puis vous en dire autant. Il me semble que j'ai la fièvre tous les soirs et je suis d'une humeur horrible. La cathédrale, que j'aimais fort autrefois, m'a semblé laide, et c'est à peine si les vierges sages et les folles de Sabine, de Steinbach, ont trouvé grâce devant moi. Vous avez bien raison d'aimer Paris. C'est, après tout, la seule ville où l'on puisse vivre. Où trouveriez-vous ailleurs ces promenades, ces musées où nous avions tant de choses à nous dire et tant de tendresses aussi? Je voudrais croire à ce que vous me promettez, c'est-à-dire que nous reprendrons notre causerie interrompue, comme si nous n'avions pas été séparés. Je suis sûr de ce qui m'attend. Une épaisse glace se sera formée. Vous ne me reconnaîtrez même pas. Dussé-je vous quereller encore, cela vaut mieux que de ne pas vous voir.
Adieu.