En arrivant ici, j'ai trouvé que tout se préparait pour la fête de la maîtresse de la maison. On devait jouer une comédie et réciter et chanter une loa[1] en son honneur et celui de sa fille. J'ai été mis en réquisition pour fabriquer des ciels, réparer des décorations, dessiner des costumes, etc., sans parler des répétitions que je donnais à cinq déesses mythologiques dont une seule avait déjà monté sur un théâtre de société. Mes déesses se sont trouvées très-jolies hier, jour fatal, mais mourantes de peur; cependant, tout a fort bien été. On a fort applaudi, sans comprendre les vers très-amphigouriques du poète auteur de la Loa. Sa comédie, qui était une traduction de Bonsoir, monsieur Pantalon, a encore mieux été, et j'admire la facilité avec laquelle les jeunes filles de la société se transforment en actrices passables. Après la comédie, bal et souper au milieu duquel un jeune protégé de la comtesse a improvisé des vers assez jolis, qui ont fait pleurer l'héroïne de la fête et boire tout le monde un peu vertement. Ce matin, j'ai un mal de tête de chien et je trouve le soleil diablement chaud. Je vais aller à Madrid voir les taureaux, et j'abandonne mes déesses pour deux ou trois jours afin de faire mes visites et de travailler à la bibliothèque. Comme il y a neuf dames ici sans un homme, on m'appelle à Madrid «Apollon». Des neuf muses, il y en a malheureusement cinq qui sont mères ou tantes des quatre autres; mais ces quatre-là sont des Andalouses de race, avec des petits airs féroces qui leur vont à ravir, surtout quand elles sont dans leur costume olympien avec des péplum qu'elles s'obstinent par amour pour l'euphonie à appeler peplo.
Vous avez sans doute un moins beau temps que nous.
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[1] Loa, espèce de dithyrambe dialogué en l'honneur de la personne que l'on veut fêter.
[CLIX]
L'Escurial, 5 octobre 1853.
Je vous envoie une petite fleur que j'ai trouvée dans la montagne, derrière ce vilain couvent de l'Escurial. Je ne l'avais pas rencontrée depuis la Corse; là, cela s'appelle mucchiallo; ici, personne n'en sait le nom. Le soir, lorsque le vent passe dessus, cela a une odeur qui me semble délicieuse. J'ai retrouvé l'Escurial aussi triste que je l'avais laissé il y a quelque vingt ans, mais la civilisation y a pénétré: on y trouve des lits en fer et des côtelettes, plus du tout de punaises ni de moines. Le dernier article me manque beaucoup et rend encore plus ridicule la lourde architecture d'Herrera. Je vais aller dîner à Madrid ce soir, car je ne supporterai pas un jour de plus de ce séjour-ci. Selon toute apparence, je resterai à Madrid jusqu'au 15 de ce mois, et puis j'irai à Valladolid, Toro, Zamora et Léon, si le temps, qui jusqu'à présent a été magnifique, ne se met pas tout d'un coup au laid, chose improbable. Je suis allé à Tolède et ici. J'irai à Ségovie, par quoi j'évite des bals qui m'ennuient fort. J'ai vu l'autre soir l'ouverture du grand Opéra. C'était pitoyable, sauf la salle très-belle et très-commode et remplie de femmes très-jolies. Les acteurs sont d'un médiocre assommant. Si vous étiez ici, vous verriez la plus belle collection de fruits qu'on puisse rencontrer. Il y a une foire à Madrid, et il vient des fruits de fort loin dont la plupart vous sont inconnus. Il est fâcheux que cela ne puisse s'envoyer. S'il y avait ici quelque chose qui vous fût agréable, vous n'avez qu'à parler.
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