Quand je pense à la neige qu'il y a sur le Guadarrama, je perds tout courage: pourtant, nous avons un soleil magnifique; mais il a beau briller, il n'échauffe pas. La nuit, il fait un froid abominable et les factions des soldats au palais ne sont plus que d'un quart d'heure. Avant mon départ, je veux assister encore à quelques séances des Cortès, qui se sont ouvertes avant-hier, très-modestement, sans discours royal, Sa Majesté étant assez près de son terme pour qu'on lui épargne les émotions. Je suis assez bien la politique locale et je connais assez de gens dans tous les partis pour que le spectacle m'amuse en ce moment où nous sommes privés de taureaux. Je vous apporterai des jarretières, puisque vous ne voulez pas de boutons. Ce n'est pas sans peine que je les ai découvertes. La civilisation fait de progrès si rapides, que l'élastique a remplacé à presque toutes les jambes les ligas classiques des temps passés. Lorsque j'ai demandé aux femmes de chambre d'ici de m'indiquer une boutique, elles se sont signées d'indignation, me disant qu'elles ne portaient pas de ces vieilleries-là et que c'était bon pour le peuple. Le progrès des modes françaises est effrayant: les mantilles sont à présent assez rares. Les chapeaux, et quels chapeaux! les remplacent. Vous seriez réjouie de voir les chefs-d'œuvre des couturières de cette capitale. Je suis allé il y a quelques jours passer cinq à six heures à Aranjuez, chez un loup-cervier de mes amis, M. Salamanca. C'est le garçon le plus spirituel et le meilleur diable que j'aie rencontré. Il gagne beaucoup d'argent, comme il semble, et le fait rouler noblement. Il trouve le temps de faire des affaires et de la politique, car il a été ministre et le sera encore, s'il veut. Tout dans cet homme sent l'Andalousie, c'est la grâce même. Nous avons eu le 15, pour la fête de Sainte-Eugénie, un bal à l'ambassade de France où a paru madame ***, femme du ministre des États-Unis, avec un costume à faire crever de rire. Velours noir bordé de galons, d'oripeaux, et diadème de théâtre. Son fils, qui a l'air d'un maroufle, s'est fait renseigner sur la solidité des personnes présentes, et, après avoir pris ses informations, a envoyé un cartel à un duc très-noble, très-riche, fort niais et désireux de vivre longtemps. Les pourparlers durent encore, mais il n'y aura pas mort d'homme.
Adieu.
[CLXII]
Madrid, 28 novembre 1853.
Votre lettre s'est croisée avec la mienne, que vous avez dû recevoir au moment où m'arrivait la vôtre. Je vous y expliquais pourquoi je resterais encore quelques jours ici. On me presse fort d'attendre la noche buena, c'est-à-dire Noël; mais je serai en France et probablement à Paris vers le 12 ou le 15, si le temps n'est pas trop mauvais. Je vous écrirai de Bayonne ou de Tours, où je suis obligé de m'arrêter.
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On danse beaucoup ici, malgré le deuil de cour. Seulement, on met des gants noirs. On est très-agité par les premières délibérations du Sénat. Il s'agit de savoir si ce ministère durera ou s'il y aura un coup d'État. L'opposition est très-animée et se propose de donner des coups de bâton par-dessus les épaules du comte de San-Luis. La maison que j'habite est un terrain neutre où se rencontrent les ministres et les chefs de l'opposition; ce qui est assez agréable pour les amateurs de nouvelles. Il est vrai que ce qui s'appelle ici la société se compose d'un si petit nombre de personnes, que, si elles se fractionnaient, il n'y aurait plus moyen de vivre. Quelque chose que l'on fasse à Madrid, pourvu qu'on aille dans un lieu public, on est sûr de rencontrer les mêmes trois cents personnes. Il en résulte une société très-amusante et infiniment moins hypocrite qu'ailleurs. Il faut que je vous conte une bonne bêtise. L'usage ici est d'offrir tout ce qu'on loue. La belle du premier ministre dînait l'autre jour à côté de moi; elle est bête comme un chou et fort grosse. Elle montrait d'assez belles épaules sur lesquelles tombait une guirlande avec des glands en métal ou en verre. Ne sachant que lui dire, je lui fis l'éloge des unes et des autres, et elle me répondit: Todo eso a la disposition de V. Adieu; écrivez-moi plus longuement. Je puis à la rigueur recevoir de vos nouvelles ici, mais j'espère sûrement trouver une lettre de vous à Bayonne.—Pourquoi ai-je tant d'envie de vous revoir? Il y a pourtant quelque chose de très-pénible à se conformer à vos protocoles, dignes de M. de Nesselrode pour le mépris de la logique et de la vraisemblance.