Je commençai à regretter de ne pas m’être pourvu d’une tente à San-Francisco ou de ne pas m’être arrêté au camp de Canvas Town (ville de toile), où j’aurais pu jouir pour rien du droit de possession d’un espace un peu moins étroit. J’adressai de timides remontrances à mon hôte, qui me parut légèrement animé par la perspective de gain que lui offrait le grand nombre de voyageurs à loger; mais tout ce que je pus obtenir de lui fut la réponse suivante: «Il faudrait avoir bien mauvais caractère pour élever la moindre plainte en pareille circonstance. Vous pouvez, si vous en avez envie, ajouta-t-il, étendre vos couvertures sur le bord du chemin ou demander à un Indien de partager sa hutte avec vous, mais le prix d’une nuit passée à mon hôtel est pour les blancs de cinquante cents, les nègres rigoureusement exclus.»
L’originalité de ce singulier aubergiste nous amusa et fut cause, plus que toute autre chose, que nous nous soumîmes à ce désagrément et à cette extorsion. Nous allâmes, du reste, dans la soirée, visiter d’autres maisons; mais nous les trouvâmes toutes pleines et fûmes, en fin de compte, heureux d’avoir, pour nous étendre, nos six pieds de parquet en longueur sur trois de largeur.
J’allai me coucher d’assez bonne heure sur ma part de plancher. J’aurais même assez bien dormi, car je m’étais habitué à n’avoir pour lit que le pont du vaisseau, si deux messieurs qui arrivèrent fort tard ne nous eussent demandé la permission de jouer au billard une partie dont l’enjeu était de cent dollars. Ils ne manquèrent pas de nous promettre qu’ils ne nous dérangeraient point, et pendant quelque temps ils tinrent assez bien leur promesse. Mais un des joueurs, oubliant, dans l’accès de mauvaise humeur que lui causait la perte de la partie, les conditions auxquelles on lui avait permis de jouer, frappa du gros bout de sa queue un coup violent sur ce qu’il supposait être le plancher. Le coup porta en plein dans la poitrine d’un jeune Anglais solide et rageur qui, ne goûtant pas ce genre de plaisanterie, sauta sur le joueur et l’envoya, d’un coup de poing dans l’œil, rouler sur les dormeurs étendus sur le plancher. Une horrible confusion s’ensuivit; les lumières furent subitement éteintes et chacun se mit à frapper à tour de bras sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Quelqu’un, au milieu du bruit et de l’obscurité, tira un coup de revolver, et la bagarre ne finit que par la fuite des deux joueurs.
Depuis lors, éclairé par une connaissance plus intime des roueries inimaginables des joueurs américains, je me suis demandé plus d’une fois si le coup de queue final n’avait pas été prémédité de la part du joueur qui perdait.
CHAPITRE IV
L’ILE VANCOUVER
Il n’y a pas plus d’une quinzaine d’années, les seuls êtres civilisés (si on peut leur donner ce titre) qui s’aventurassent dans les déserts de la Colombie anglaise, étaient les trafiquants et les employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Ils occupaient quelques forts disséminés sur d’immenses espaces et servant de postes avancés au vaste système établi par la Compagnie pour l’exploitation du commerce des fourrures, et vivaient en termes d’amitié avec les membres des nombreuses tribus indiennes qui peuplaient le pays.
Ces forts ont été conservés, mais dans un but bien différent de leur destination première. Quelques-uns d’entre eux forment aujourd’hui le centre de petites villes et, au lieu d’être des entrepôts de fourrures et de pelleteries, contiennent les entrepôts où s’approvisionnent les blancs.
Le pays, au point de vue agricole, offre si peu de ressources, que, selon toute probabilité, aucun changement ne serait venu, pendant un siècle ou deux, changer son aspect primitif, sans les découvertes de l’or faites sur les bords du Fraser en 1858. Aussitôt que le bruit de ces découvertes parvint en Californie, les mineurs accoururent en foule. C’étaient pour la plupart de vrais pionniers américains, entreprenants, expérimentés, et qui poussèrent si avant leurs recherches, qu’en 1861 ils découvrirent le district du Caribou. Ce fut cette même année-là que les premières nouvelles de l’existence de l’or dans la Colombie anglaise parvinrent en Angleterre et y excitèrent l’effervescence dont nous avons déjà entretenu le lecteur.
Un grand nombre de ces premiers pionniers américains sont restés dans le pays, de sorte que la colonie, bien qu’anglaise de nom, se compose d’une population dont la moitié au moins est étrangère à l’Angleterre. Du reste, le caractère cosmopolite commun aux populations de la côte du Pacifique se retrouve là parfaitement marqué: il y a, outre les Américains et les Anglais, des Français, des Allemands, des Italiens, des Espagnols, des Chinois, en un mot des représentants de presque toutes les races humaines.
Il est difficile de concevoir un pays d’une si vaste étendue ayant une si petite proportion de sa superficie propre à l’agriculture. On dirait que, sur ce point du globe, il n’y a que des rocs, des bois de pins et des torrents dévastateurs. Les estuaires des rivières sont bordés sans doute de terres qui pourraient être de la plus grande fertilité; mais ces terres sont couvertes de bois de haute futaie, entremêlés de buissons épais, et les défrichements exigeraient de trop grands travaux et de trop fortes dépenses pour qu’on s’y risquât à la légère. Dans le haut pays, il y a quelques vallées dont les terres arables, d’une étendue relativement insignifiante, offrent un sol tout à la fois léger et fertile. Partout où l’irrigation a été possible, on en a tiré bon parti. Mais quand la fertilité naturelle de ce sol vierge sera épuisée, ce qui ne tardera pas, le malheureux cultivateur trouvera difficilement d’autres terres qui ne soient pas trop éloignées des marchés où il peut écouler ses produits. Quant à fumer les terres dans cette partie du monde, on ne peut même pas y songer: les frais à faire pour cela porteraient les produits de l’agriculture à un prix hors de toute proportion avec ceux du commerce extérieur d’approvisionnement.