Il nous fallut attendre, avant de nous mettre au travail, l’arrivée de nos compagnons, car nous reconnûmes qu’il était impossible de dessécher notre puits tant que nos voisins ne travailleraient pas de leur côté au desséchement de leurs claims. Pour utiliser notre temps, en attendant nous nous mîmes à travailler dans le bois et à préparer quantité de planches et de madriers qui devaient nous être fort utiles pour nos travaux de mine.
Vers la fin du mois, nos associés arrivèrent; nos voisins se mirent au travail et nous parvînmes à dessécher notre puits. Le vieux Jake avait montré ses spécimens aux marchands, et l’on nous avait offert à chacun 2000 livres (50000 francs) de notre part dans l’entreprise. Mais nous avions repoussé ces offres comme bien au-dessous de nos espérances.
Nous avions ouvert au fond de notre puits un tunnel ou galerie; mais nous nous aperçûmes bientôt que la roche fuyait à mesure que nous creusions, de sorte qu’il ne restait qu’à en creuser un autre plus loin. Les pépites de Jake n’étaient que le contenu d’une petite «poche» qui fut bientôt épuisée. Nous nous remîmes cependant au travail avec ardeur, et bientôt nous eûmes atteint une profondeur de soixante pieds. Mais l’eau filtrait à travers le sable poreux en si grande quantité qu’aucune des pompes que nous avions ne pouvait empêcher ses progrès. Nos voisins étaient exactement dans la même situation que nous, et l’impossibilité d’arriver au but devenait de plus en plus évidente à mesure que nous approchions de l’endroit où nous savions que devait se trouver l’objet de nos convoitises. Il nous fallait donc de nouveau attendre la saison prochaine; alors les routes, dans le haut pays, seraient faites, et nous pourrions faire venir des machines à vapeur pour entreprendre une dernière lutte contre l’infiltration des eaux.
Combien je regrettais de n’avoir pas accepté l’offre des 2000 livres lorsqu’il me fallut, après trois mois du plus dur travail, partir en quête de quelque moyen d’existence qui me permît d’attendre l’été suivant!
A quelle nouvelle industrie allais-je me livrer? Comme je quittais notre malheureux claim, des muletiers vinrent à passer. Le chef, un ex-matelot anglais auquel je m’adressai, offrit de me prendre à son service; ce que j’acceptai avec empressement.
L’existence des muletiers n’a rien de désagréable en été: toujours par voie et par chemin, avec une besogne facile, au grand air. Aussi ce ne fut pas sans chagrin que je dus, à la fin de la saison, dire adieu à mon excellent patron, qui, après avoir gagné une petite fortune, se retirait des affaires et s’en retournait en Angleterre. Heureux homme! l’industrie des transports à dos de mulets valait mieux que celle de la recherche de l’or. Il avait commencé l’année précédente avec un modeste capital de 500 livres (12 500 francs), et il se retirait avec 20 000 livres (500 000 francs); tandis que moi j’avais encore à passer misérablement l’hiver, avec le faible espoir de faire une nouvelle et plus heureuse tentative à notre malheureux claim de Jack of Clubs Creek.
CHAPITRE XIV
NOUVELLES AVENTURES
Rustling est un américanisme employé pour désigner dans la société humaine la lutte pour l’existence avec toutes les chances contre soi. C’est, à proprement parler, lutter[P] en désespéré et par tous les moyens possibles contre la mauvaise chance, et telle était exactement ma situation lorsque je débarquai, pour commencer ma seconde campagne d’hiver, sur le quai de Victoria.
Il y a naturellement des degrés dans la lutte contre la misère. Pour commencer par le bas de l’échelle, il y a l’existence du pauvre diable qui arrive à peine, à force de travail, à garder la peau sur les os, comme je l’avais fait l’hiver précédent, et qui s’estime assez heureux s’il parvient à ne pas mourir de faim et à reposer la nuit ses membres fatigués sur un plancher qui n’est pas trop dur.
Il y a, quelques degrés au-dessus de ce pauvre hère, le rustler bourgeois, qui, selon le crédit qu’il trouve, monte un magasin, un café, un restaurant, fait des conférences ou organise une table de jeu.