Panama, bien que situé au milieu du plus magnifique paysage, nous fit l’effet d’une assez vilaine et sale ville. Il n’y avait rien qui valût la peine d’être vu, sauf les ruines, dont l’aspect rappelait les dévastations commises par les pirates qui, du temps de la reine Élisabeth, infestaient ces parages.

Le jour de notre arrivée, le pays était, comme d’habitude, en révolution, ou pour mieux dire en émeute. Le lendemain l’émeute était finie, et tous les habitants se remirent à leur occupation habituelle, qui consiste à rançonner les voyageurs durant le peu de jours que ceux-ci ont à passer chez eux. Les voyageurs partis, les dissensions renaissent et amènent la mort de quelques chiens perdus et de quelques cormorans inoffensifs.

Soit dit en passant, ces oiseaux, qui portent le nom «d’oiseaux récureurs», sont, dans cette ville et dans plusieurs autres du même genre, les seuls agents de la salubrité publique. Ils dévorent toutes les épluchures et les immondices, que les habitants se contentent de jeter dans la rue, et rendent de si indispensables services, que le meurtre volontaire d’un de ces oiseaux est puni d’une forte amende.

Nous avions tout à fait assez de ce délicieux endroit où il nous fallut rester quelques jours pour attendre les voyageurs de New-York. Aussitôt qu’ils furent arrivés, nous nous embarquâmes pour San-Francisco, sur un vapeur américain qui n’attendait, pour partir, que ce petit complément de quinze cents passagers.

L’oncle Sam[E] n’a pas pour ses enfants, lorsqu’ils sont à bord, les soins paternels que John Bull a pour les siens; aussi peut-on se figurer aisément que l’avant d’un steamer américain, avec neuf cents personnes entassées dans l’entrepont, comme des harengs dans un baril, n’est pas le lieu du monde le plus agréable. La plupart des nouveaux venus étaient des Irlandais ou des Allemands, et comme ils n’étaient d’une propreté recherchée ni sur leur personne ni dans leurs habitudes, je puis certifier à mes lecteurs qu’une étable à porcs, qui n’aurait pas été nettoyée depuis un an, serait un véritable lieu de délices, comparée à l’endroit qui devait nous servir de salon et de chambre à coucher.

Nos lits consistaient en trois rangées de couchettes de sangle, dont deux sur les côtés et la troisième au milieu de l’entrepont, disposées sur toute la longueur de l’avant à l’arrière. Chacun de ces lits de sangle était occupé par quatre personnes, et l’on comprend que chacun ne devait avoir que juste la place nécessaire pour s’étendre. Pour ma part, je préférai de beaucoup étendre ma couverture sur le pont, et dormir à la belle étoile, au risque d’être en butte aux injures et même aux coups de pied des hommes de service, ou de me voir asperger par la pompe, qui inondait le pont de grand matin pour le service journalier.

Les dispositions prises pour nourrir tout ce monde-là n’étaient guère plus satisfaisantes. Nos repas, grossiers mais à coup sûr suffisants à ne considérer que la quantité, nous étaient servis sur des tables suspendues qu’on laissait tomber du plancher supérieur. Nous avions à manger debout, et heureux ceux qui, même en se tenant debout, pouvaient obtenir une place. Les tables, vu le nombre des passagers, devaient être desservies et resservies trois fois à chaque repas, et pour trouver place à la première ou à la seconde table, c’était une mêlée régulière dont il fallait sortir vainqueur. Puis, bien souvent, la place conquise se trouvait tout près des bossoirs, et l’on avait alors la chance de recevoir quelque coup de pied de l’un ou de l’autre des pauvres animaux qui étaient entassés là et traités avec à peu près autant d’humanité et de propreté que les hommes. Quand le temps était mauvais, il est facile de concevoir que, dans de pareilles circonstances, on recevait sur ses habits une plus grande portion du dîner qu’on n’en portait à sa bouche. Heureusement, les gros temps sont rares dans ces parages.

En dépit de tout, nous étions assez gais, mais nous appelions de tous nos vœux le jour où nous arriverions à cette ville de San-Francisco dont nous avions tant entendu parler avant et surtout depuis notre départ. Ceux qui avaient des revolvers passaient leur temps à les nettoyer et à les mettre en état de service, San-Francisco passant encore pour le lieu du monde où régnait la licence la plus effrénée.

Je me souviens que c’est durant cette partie de notre voyage que tomba l’anniversaire de Sa Majesté la reine d’Angleterre, et je ne doute pas que notre souveraine n’eût ressenti une joie véritable à voir l’entrain avec lequel nos compatriotes donnèrent en cette occasion carrière à leurs sentiments. Malheureusement, l’un d’eux poussa l’enthousiasme jusqu’à dire des injures à un homme de l’Ouest, dont la patience n’était pas la vertu dominante. Celui-ci, dans la chaleur de la discussion, tira son revolver, et notre compatriote, qui n’eut que le temps de s’esquiver, reçut, au moment où il franchissait la porte, une balle dans certaine partie de sa personne qu’il ne put de quelques jours faire servir à sa fonction normale, celle de s’asseoir. L’homme de l’Ouest fut, pour la forme, mis aux fers pendant un jour ou deux, puis remis en liberté sur la parole qu’il donna de ne plus avoir recours à ce genre d’argument. L’affaire s’arrangea, et tout finit par force poignées de mains et force rasades.

En remontant la côte du Mexique, nous touchâmes à Acapulco pour faire du charbon, et nous eûmes le plaisir d’une course à terre et d’un bon repas d’œufs et de volaille. Les seuls animaux vivants que l’on put trouver dans la ville nous parurent être des poules et des poulets.