Nous avions devant nous cent cinquante à deux cents hommes montés sur une vingtaine de canots. A ce moment-là ils n’étaient guère à plus de cent mètres de nous. Ils hésitèrent un instant, mais ils ne se rendaient point compte de l’effet des armes à feu, et, bien que déconcertés par leur premier échec, l’impression n’était évidemment pas assez forte pour les arrêter. Ils savaient, étant venus à notre bord, que nous n’étions que cinq, y compris Jack, et ils se fiaient à la supériorité de leur nombre. Ils tenaient évidemment conseil avant de recommencer l’attaque, car tous les canots étaient réunis, et deux ou trois d’entre eux haranguaient le reste à tour de rôle.

Profitant de ce moment de répit, Walton envoya Jemmy, Pat et Jack lever l’ancre, pour nous éviter de couper le câble, pendant que, de mon côté, je coupais l’amarre d’une ancre plus petite qui tenait notre poupe immobile. En deux ou trois minutes, nos voiles furent déployées et nous nous dirigeâmes lentement vers la passe que nous avions été reconnaître quelques heures auparavant.

Aussitôt qu’ils s’aperçurent que nous nous en allions, ils firent force de rames vers la passe, et, comme ils marchaient très-vite, ils nous eurent bientôt dépassés, et se placèrent de façon à nous barrer le passage.

Walton et moi étions à la barre du gouvernail, cherchant ce que nous pourrions bien faire pour nous tirer de là avec aussi peu d’effusion de sang que possible, quand deux ou trois flèches sifflèrent au-dessus de nos têtes. Il n’y avait pas à s’y méprendre: ce qu’ils voulaient, c’était nous piller et nous assassiner par-dessus le marché.

«Il va faire chaud ici tout à l’heure, dis-je en me baissant derrière le bordage; mais tiens-toi dans l’écoutille, Walton, et veille au gouvernail.»

Walton suivit mon conseil.

«Maintenant, me dit-il, fais de ton mieux. Moi je tiendrai la barre tant qu’il nous restera une chance de leur échapper. De temps à autre je tâcherai bien de leur envoyer quelques dragées.»

Je me plaçai avec Pat aux embrasures de tribord, et Jemmy et l’Indien se tinrent à celles de bâbord.

«Attention au commandement! dis-je; Jemmy et moi, nous tirerons d’abord nos six coups, et nous rechargerons pendant que Pat fera feu de son revolver et Jack de son fusil. En joue! feu!»

Je commençai en visant de mon mieux au milieu du groupe le plus compacte, car la nuit était tout à fait venue et ne permettait de distinguer que confusément les formes. J’entendis les coups de Jemmy suivre chacun des miens, et bientôt des cris et des gémissements qui me firent passer un frisson dans les veines nous donnèrent l’assurance que la plupart de nos balles avaient porté. De nombreuses flèches volèrent à travers nos agrès ou se piquèrent dans nos voiles, mais ne purent nous atteindre, à couvert comme nous l’étions.