Le jour de son arrivée à l'hôpital, le malade prenait un vomitif, pour peu que la turgescence fût marquée. Je ne m'inquiétais pas du temps qui s'était écoulé depuis l'invasion de la maladie, et j'ai donné des vomitifs avec avantage au dix-huitième ou vingtième jour après l'invasion: il suffisait que la faiblesse ne fût pas considérable; encore ai-je eu lieu de me convaincre que l'on ne devait pas se laisser arrêter par cette contre-indication, et que ce remède, loin d'abattre les forces, les relevait au contraire. Lorsque l'effet du premier vomitif n'était pas complet, j'en ai administré un second; et quoique je fusse convaincu que les remèdes héroïques ne doivent être administrés qu'avec la plus grande réserve, je ne craignais pas les suites de l'affaiblissement général qu'ils produisent. Le lendemain, je purgeais le malade, et je mesurais les effets de cette médecine sur le soulagement qu'elle procurait. Rarement mes espérances étaient trompées: non seulement tous les symptômes de gastricité disparaissaient, mais encore les douleurs du bas-ventre diminuaient notablement. Après un jour de repos, pendant lequel le malade était à l'usage d'une tisane délayante, je prescrivais un minoratif, composé avec la rhubarbe et le tartrite acidule de potasse, ou bien avec le sulfate de magnésie, qui, répété deux ou trois fois, terminait la maladie: pour l'accélérer encore, je faisais prendre quelque léger tonique; celui qui m'a le mieux réussi est l'ipécacuanha administré seul comme altérant, ou combiné avec la rhubarbe.

Lorsque, malgré ce traitement simple, que je variais de mille manières, et que je répétais quelquefois en entier, suivant l'exigence des cas, les principaux symptômes de la dysenterie persistaient, il fallait en venir à l'usage des opiates. Si je les ai souvent trouvés fort au-dessous de mes espérances, je dois avancer aussi qu'ils ont rendu des services dans les anciennes dysenteries, réduites à l'état nerveux. Je ne tardai pas cependant à m'apercevoir qu'aussitôt après leur usage le ventre se resserrait, et que le malade éprouvait des malaises, de la chaleur, et des anxiétés précordiales, qui duraient jusqu'à ce que la liberté du ventre fût rétablie. Pour éviter ces inconvénients qui retardaient la guérison, je joignis à l'emploi des narcotiques les délayants, et les légers eccoprotiques. Administrés de cette manière, les opiates apaisaient souvent les douleurs des intestins, sans s'opposer jamais à l'utile évacuation des matières fécales.

On voit que les évacuants jouaient le principal rôle dans le traitement de la dysenterie, et qu'ils trouvaient leur application dans tous les temps de la maladie. Aucun remède ne combattait plus efficacement les épiphénomènes qui se montraient quelquefois pendant sa durée, et ceux même qui paraissaient le plus les contre-indiquer. Les ardeurs d'urine, occasionnées par la constriction plus ou moins forte des intestins, cédaient pour l'ordinaire à l'usage des minoratifs.

Un malade entra à l'hôpital; il se plaignait, outre la dysenterie, d'une oppression considérable avec crachement de sang: la couleur de ce fluide et les circonstances qui accompagnaient son évacuation faisaient assez voir qu'il venait de l'estomac; plusieurs signes évidents, et la gastricité, indiquaient aussi que l'oppression avait la même origine. Le malade ne prit le premier jour qu'une légère tisane; le lendemain j'ordonnai un vomitif, et cette fois je crus utile de faire prendre un parégorique après l'action de ce remède: il éprouva des évacuations abondantes par haut et par bas, et fut très soulagé; l'oppression et le crachement de sang diminuèrent; une médecine les fit cesser entièrement, et la maladie guérit plutôt que je ne l'aurais pensé.

Il s'est pourtant présenté des cas où les évacuants donnés dans le principe auraient produit le plus grand mal: ces cas étaient ceux où la dysenterie était jointe à une fièvre bilieuse, générale, ou putride; ils ne se sont montrés que rarement. J'observai dans l'un d'eux des signes de malignité: le malade était dans un délire sourd et tranquille; l'abattement était extrême, la peau brûlante; un enduit noirâtre revêtait les dents, et la langue et les déjections étaient très fétides, et de couleur brune. Pour relever un peu les forces, et donner prise aux remèdes que je voulais mettre en usage, je fis appliquer les vésicatoires aux jambes; j'en vins ensuite au quinquina, que je donnai à petites doses souvent répétées, car c'est la meilleure manière de l'administrer dans les fièvres continues qui exigent son emploi; je lui joignis un peu de tartrite acidule de potasse, et le malade prit pour boisson ordinaire la limonade affaiblie. Le troisième jour le délire cessa, la langue commença à se nettoyer de son enduit noirâtre, et les signes de saburre à se montrer: je prescrivis alors un minoratif, et j'achevai la cure en mêlant l'usage des évacuants à celui des acides et du quinquina, que je ne discontinuai qu'après que la convalescence fut très avancée. Il ne fallait pas encore perdre de vue le malade, à cause du danger des rechutes; ainsi il fallait encore éviter les variations de température, les excès dans le régime, et les passions violentes de l'âme: on devait aussi avoir attention de ne faire reprendre aux convalescents leur service que lorsqu'ils étaient parfaitement en état de le supporter.

Le traitement le mieux entendu n'était pas toujours suivi de succès. La dysenterie résistait quelquefois à tous les remèdes, soit que le malade fût entré trop tard à l'hôpital, ou pour toute autre cause. Les symptômes qui se montraient alors étaient une fièvre lente, des douleurs au bas ventre plus vives la nuit que le jour, des selles tantôt glaireuses ou aqueuses, tantôt tout à fait sanguines, une débilité et une maigreur considérables.

Ce serait empiéter sur l'histoire des maladies du mois suivant, que d'entrer dans de grands détails sur les avantages qui sont résultés des diverses méthodes dont on s'est servi pour combattre ces dysenteries opiniâtres: jusqu'ici nulle n'a eu de succès complet; ce n'est qu'en les variant à l'infini, en les combinant les unes avec les autres, qu'on a pu en retirer quelque utilité. Celle pourtant qui a le mieux réussi, et à laquelle on a presque toujours été forcé de revenir, est un mélange de toniques et de doux évacuants. Lorsque la douleur et l'irritation étaient considérables, on pouvait en même temps mettre en usage les narcotiques et les tisanes mucilagineuses: les lavements adoucissants convenaient aussi sous ce rapport, car ils n'ont jamais mérité de constituer une partie essentielle du traitement: nul moyen n'était peut-être plus infidèle; les symptômes qu'ils calmaient pour le moment ne tardaient pas à reparaître avec plus d'intensité. Un remède qui m'a réussi quelquefois, et qui est conforme à l'esprit de la méthode dont je viens de parler, c'est un mélange d'opium et d'ipécacuanha. Lorsque la dysenterie dégénérait en quelque sorte en habitude, et n'offrait plus qu'un état nerveux, les vésicatoires appliqués aux jambes réussissaient souvent à détourner les mouvements vicieusement dirigés sur les intestins.

Il a paru différentes maladies dans le même temps que la dysenterie, mais elles participaient toutes plus ou moins de son caractère: les fièvres intermittentes, qui ont été les plus communes, avaient surtout avec elle la plus grande analogie; le traitement qu'elles exigeaient était le même. En effet, le type nerveux était si peu prononcé, qu'il cédait la plupart du temps à quelques légers antispasmodiques, sans qu'il fût nécessaire d'en venir au quinquina. Il s'est aussi présenté quelques cas de scorbut: ils avaient quelques-uns des caractères de la dysenterie putride, et les remèdes que j'ai employés dans cette dernière maladie m'ont été d'un grand secours dans l'autre, en les combinant de diverses manières avec les spécifiques appropriés.

Je ne terminerai point ces observations, que j'ai rédigées pour me conformer en même temps aux règlements des hôpitaux militaires, et aux ordres particuliers du médecin en chef de l'armée, sans rappeler à ceux qui sont placés à peu près dans les mêmes circonstances que moi que j'ai tiré le plus grand parti de la lecture et de la méditation des ouvrages de Sydenham, de Pringle, et de Zimmermann, et que si j'ai eu la consolation d'obtenir quelques succès, c'est principalement aux savantes leçons de ces grands médecins que je les dois.

NOTICE
Sur l'emploi de l'huile dans la peste.
Par le citoyen DESGENETTES.